mardi 10 juillet 2007

Début de roman

j'ai toujours rêvé d'être écrrivain mais je n'ai jamais écrit. Je me lance enfin. C'est un début de roman, sûrement pleins de coquilles, mais c'est là. Alors si vous avez quelques minutes à perdre...

3 titres restent en course

1.Brigade légère
2. No-car history, no-car hystery
3. Pourquoi se suicider alors qu’il y a encore tant de gens à décevoir ?

Jour 0.

50 euros. Putain 50 euros claqués en 5 minutes. L’addition de l’éphémère. Pour la même somme, j’aurais pu déjeuner dans un bon restaurant, offrir un cadeau à mes géniteurs, voler jusqu’à Rome …ça ne coûte quasiment plus rien il paraît. En tout cas, c’est ce que m’a dit Tiphaine ma sémillante voisine de bureau. Elle l’a lu dans Elle. Des allers-retours à prix bradés toute l’année. L’Eternelle discountée. J’aurais pu voir le Colisée et pour pas beaucoup plus m’engloutir une copieuse assiette d’antipasti. Au final, je me retrouve là à relacer mes chaussures sous un œil désapprobateur qui semble me dire « grouille-toi minus, tu me fais perdre mon temps ». Pourtant du temps, elle semblait en avoir quand je passais et repassais devant elle en faisant semblant de lire mon journal. Faut dire qu’à 7 heures du matin un dimanche y a rarement foule. En plus, elle n’avait pas une tête à finir en tête de gondole au rayon frais. Plutôt ambiance promo fin de stock, une gaine pour planquer des surplus gênants, une forte odeur de transpiration que ne parvient pas à masquer un déodorant bon marché. Souvent, je choisis des filles un peu fortes, pas trop belles, en me disant que pour compenser elles seront sûrement gentilles. C’est rarement le cas. En même temps, difficile de comparer avec une belle, je ne les aborde jamais. Plus que du sexe ou de la beauté, je paye pour un petit frisson urbain. Plus c’est crapuleux et plus c’est vulgaire, mieux c’est. Les call-girls trois étoiles aux mensurations parfaites, ça ne me fait pas rêver. J’opte pour le bizarre, dans le « pas net » mais sans aller dans le dégueulasse. Délicat équilibre. Qui dérape souvent.

Enfin, tout ça c’est la théorie, juste avant de sauter le pas. Parce qu’arrivé au moment de relacer ses chaussures dans cette chambre exiguë, je me dis surtout que je suis un gros con qui a perdu 50 euros pour un plaisir très relatif, voire inexistant. Le corps désiré quelques minutes auparavant a disparu. Il est toujours là devant moi, mais ce n’est plus le même. Mon cerveau ne le reconnaît plus. Il y percevait désir et possibilités infinies, il ne voit plus qu’un bout de viande lointain. J’étais dans un film qui ne manquait pas d’une certaine poésie et je me retrouve quelques instants après dans un laboratoire glacial, examinant méthodiquement au microscope un échantillon imparfait d’une vie décevante.
En prime, j’ai la sensation non feinte d’être un type qui contribue à rendre la vie de ces filles encore un peu plus minable qu’elle n’est. En partant, j’ai un arrière goût désagréable dans la bouche, l’envie de fuir au plus vite, de passer à autre chose. On ne m’y reprendra pas. Jamais. Je crache sur le sol. C’est fini tout ça. Je crache à nouveau. Mieux, je vais militer contre la marchandisation des corps. Le pire, c’est que j’y pense vraiment. Juste le temps d’arriver à la bouche de métro la plus proche et puis j’oublie.

Pour être sincère, aujourd’hui, je n’y ai pas pensé. J’ai relacé mes chaussures, difficilement. J’ai murmuré un au revoir, dévalé les escaliers, croisé au rez-de-chaussée une grande rousse efflanquée accompagnée d’un vieil édenté qui fixait ses chaussures, suis sorti, première à droite direction la Seine mû par une envie irrépressible de courir sur les quais. 20 minutes plus tard, j’y arrive alors que des dizaines de joggeurs foulent déjà les pavés luisants. Peut-être les clients de 6 heures ? Ou des célibataires qui se punissent d’être seuls ? Majoritairement des hommes athlétiques et des femmes potelées humiliant au grand jour leurs corps informes.

J’adore courir mais je ne coure quasiment jamais. J’adore courir mais au bout de sept à huit minutes, je suis à bout de force et surtout de volonté. Je m’arrête transpirant, le corps tendu, l’air froid comprime mes poumons, et l’espace d’un instant je suis heureux. Mais ça ne dure pas, je repense aussitôt aux 50 euros que je viens de perdre et au champ des possibles qui s’est refermé derrière moi.

Il faut que ça s’arrête. Cela va s’arrêter.


Jour 1. / jour nain.

Depuis toujours, je suis convaincu que je pressens avant tout le monde les tendances naissantes, les gloires encore embryonnaires, l’air du temps, celui qu’il fera demain. Météorologiste des heures qui passent puis s’effacent. Je sais que je sais, et puis c’est tout. Je ne fais rien.

Sauf que cette fois, ce que j’hume à pleines narines, ce n’est ni le prochain disque aux arrangements si finement ciselé, ni le film qui « révolutionnera », pour la sixième fois cette année le landernau cinéphile; mais une vague gigantesque, une lame de fond monstrueuse qui va nous submerger et infliger à nos cerveaux malades une claque monumentale. Et cette fois, je vais participer, accompagner le mouvement. Pleinement. Pendant ma pause déjeuner à la bibliothèque, dans le métro, le soir et les week-ends, je répertorie, échafaude, construis petit les piliers de mon action ; les pensées d’abord éparses font bloc, se regardent puis se répondent. Un fil invisible les relie qui donne peut-être sens. J’ai l’arrogance de croire que je touche à l’essentiel, que mes fulgurances feront date, qu’elles cimenteront les bonnes volontés et les belles âmes. Et s’ils se révélaient ? La plantureuse pharmacienne malgache qui me sourit tous les matins, mon propriétaire qui fait le mort quand j’ai besoin de lui, ma voisine qui ne fait pas beaucoup de bruit mais quand même trop car la paroi entre nos appartements est anormalement fine, Delphine la fille dont j’étais amoureux en colonie de vacances mais qui est finalement assez banale, la vieille acariâtre du 4ème qui confond les poubelles du tri sélectif, Mr Martin qui n’arrive pas à se mettre dans la tête qu’il n’a pas été réélu par les copropriétaires et continue à donner des conseils à tout l’immeuble. Je le fais parce que je sens qu’il n’y a pas d’autre issue.

Je peaufine mon plan devant des salades toutes prêtes et des nouilles chinoises aux champignons noirs. Il est 20h15. Pétantes. A la télévision, un as vieillissant de la formule 1 est invité. Il nous raconte dans un français approximatif que la vie de coureur est de plus en plus difficile à gérer, que la pression est étouffante mais qu’au final l’ivresse de la vitesse balaie tous les désagréments. Il m’emmerde. J’éteins la télé. J’ai du mal à me concentrer aujourd’hui. Peut-être la fatigue accumulée. Je ne ferais pas du bon travail ce soir. Mieux vaut ne pas insister.
Machinalement, je me dirige vers le meuble en bois qui me sert de bibliothèque. Les livres sont classés thématiquement. En bas, les polars et les bandes dessinées, au milieu les romans, en haut les essais. Ma main se faufile derrière la pile des essais et saisit un DVD. J’allume mon ordinateur et en attendant qu’il se mette en route, je vais aux gogues. Sur le trône, je pisse, puis retiens ma pisse, puise re-pisse puis relâche la pression, contraction puis décontraction, effort puis libération. Je remonte mon caleçon. Trop vite. Quelques millilitres retardataires finissent de souiller le bout de tissu.
En attendant des jours meilleurs, je sors des toilettes et charge le DVD. De jeunes beautés blacks obèses se succèdent sur le même canapé pour animer comme elles peuvent une histoire sommaire dans un décor sommaire. Il y a indéniablement de l’entrain de la part des actrices, notamment une des plus âgées aux mamelles défraîchies. Pas folichon mais suffisant pour me rassasier. Quelques gouttes plus tard, j’éteins et lit les premières pages d’un roman policier bien ficelé, « le traître dans le tiroir à chaussures ».


Jour 2.


22h35. J’appelle le commissariat du 11ème arrondissement depuis une cabine téléphonique sordide qui pue la gerbe. Pas rassuré. A l’autre bout du fil, un interminable message enregistré : « si vous souhaitez porter plainte, tapez 1 ; si vous souhaitez refaire vos papiers d’identité, tapez 2 » jusqu’à la délivrance 3 minutes plus tard, « pour toute autre demande, un interlocuteur va vous répondre ». Mon interlocuteur décroche c’est un homme à l’accent chantant. Je me dis que j’ai de la chance, qu’en général, les femmes sont moins serviables.

J’adopte une voix posée : « Bonjour Monsieur. Je vais vous paraître un peu stupide. Je suis Jean-Jacques Michalowski, le concessionnaire Ford au 122, boulevard Voltaire. Je dois prendre l’avion demain matin à 7 heures pour le salon de l’auto de Genève et d’une manière incompréhensible j’ai paumé les clés de ma boutique. Impossible de remettre la main dessus. Tous les dossiers que je dois prendre sont à l’intérieur et je n’arrive pas à joindre de serrurier. A votre avis, qu’est-ce que je peux faire ? ».

Les gens aiment bien qu’on leur demande leur avis.

L’agent pagnolesque : « Pas grand-chose, à part attendre demain 9h00 et l’ouverture d’une serrurerie ».

Je continue désespéré mais fataliste : « oh, non ! C’est vraiment pas de chance. Pour le salon, c’est trop bête. Enfin, vous n’y pouvez rien…encore merci pour votre aide et puis… ».

L’agent hésite puis se lance :
« Bon j’ai peut-être une solution. Normalement, c’est pour des cas plus graves mais bon c’est calme ce soir et puis j’ai lu que Schumi serait au salon, il doit dévoiler la Ferrari de l’année prochaine. Parait que ça va faire mal ».

Et, voilà inarrêtable sur le sujet, puis j’ai le droit en bonus aux boîtes de vitesse défaillantes des Renault. Paraîtrait que c’est un coût de Fiat, d’après son beau-frère qui connaît quelqu’un qui sortait avec une secrétaire de la rédaction d’Auto Plus.

Quelques minutes plus tard, un serrurier diligenté par mon agent préféré des forces municipales vient de louper l’épilogue d’un téléfilm avec Mimi Mathy et roule à tombeau ouvert vers le 122, boulevard Voltaire pour me prêter main forte.

L’agent me souhaite bonne chance. Je le remercie chaleureusement.

Deux minutes plus tard, le serrurier se gare juste devant le magasin. La cinquantaine, couperosé, en jogging, me dit bonsoir en bougonnant. Visiblement Mimi Mathy ça l’excitait plus que ma petite affaire de porte fermée. Je lui demande gentiment: « vous en avez pour combien de temps ? ».

« Pour ouvrir pas très longtemps, mais ensuite faudra que je repose une nouvelle serrure et là ça prendra bien une heure et demie ».

« Ah, quand même ! Bon bah, je vous laisse travailler Maestro ».

Je fais les cents pas pendant que qu’il s’active. La nuit est fraîche mais je suis tellement excité que je transpire légèrement. Pas causant le serrurier. Une trogne à s’appeler « Dédé l’anguille » ou « Marcel les belles pognes », quoi que les belles pognes ce n’est pas si sûr… A force de carburer au petit jaune, on attrape vite la tremblotte …mais bon si la police fait appel à lui c’est qu’il doit bien connaître la musique ou alors qu’il est pas cher...qui sait ?

Dix minutes plus tard, je suis à l’intérieur pendant que Dédé – appelons-le comme ça – reconstruit ce qu’il vient de casser. Beau lieu d’exposition. Une jungle tropicale abrite une quinzaine de voitures rutilantes, les chromes bien lustrés. Je me dirige vers le bureau du fond, prend machinalement quelques dossiers, les met sous le bras.

« C’est bon j’ai ce qu’il faut. Merci, vraiment merci. En attendant que vous finissiez, je peux peut-être aller nous chercher un café à côté avant la fermeture ».

« Non. Jamais le soir ». Devant mon hésitation, il me dit « Allez y. Ne vous inquiétez pas pour moi ». Je tourne à la première gauche surexcité et pique un sprint d’une centaine de mètres avec les dossiers sous le bras. Pour l’instant tout va bien. Ne pas se déconcentrer. Surtout ne pas se déconcentrer.

Après, plusieurs tours du pâté d’immeubles, je reviens à la case départ. Le serrurier range ses outils et me tend une clé flambant neuve. « Je vous ferais un double demain. Les « blindées », ça prend un peu de temps et il faut un matériel adapté. Je passerai vous la déposer à votre retour. Vous rentrez quand ? ».

- « Heu, vendredi matin mais passez plutôt dans l’après-midi, je vous inviterai pour l’apéro, histoire de me faire pardonner ».
- « Oh, vous savez, c’est le boulot ».
- « je vous dois combien ? »
- « Rien quand ça passe par le commissariat. Je suis mensualisé ».
- « Allez prenez au moins ça » dis-je en lui tendant un billet de 10 et un billet de 20.
- « Merci beaucoup. Bonne soirée » dit-il en remontant à toute vitesse dans sa voiture.

Et voilà, j’ai la clé. Je descends à pied le boulevard pendant que le chauffeur reprend sa voiture, puis le remonte en courant dès que sa voiture a disparu au loin. Quelques mètres avant d’arriver à la boutique sous la poubelle, j’attrape le bidon que j’avais soigneusement caché sous des journaux peu avant mon appel au commissariat.

J’ouvre. Sans allumer l’interrupteur, je vais dans le bureau du fond où tourne le magnétoscope relié aux caméras de surveillance, enlève la cassette puis je me dirige vers les voitures, verse le contenu du bidon de manière méthodique et équitable sur chacune d’entre elles, puis laisse une ultime traînée d’essence jusqu’à la porte. Une poignée d’allumettes enflammées fait s’embraser les premiers centimètres de liquide puis le feu s’approche doucement des voitures pendant que je coure au loin. Moins d’une minute plus tard, j’entends une forte détonation. J’aimerais retourner en arrière pour sentir le crépitement des flammes, mais mes jambes flageolantes me font sentir que c’est trop risqué.

Ca y est, c’est fait.

Vite, vite, vite. Rentrer chez soi et se coucher.

Je n’aime pas me coucher tard.

Jour 3.

J’ai mal dormi. Mon naturel anxieux ressurgit la nuit. Et si le serrurier établissait un portrait-robot diffusé dans tous les commissariats ? Et si on retrouvait dans les poubelles de l’immeuble la bande de la K7 coupée en milles morceaux, planquée dans ma brique de lait Candia ou les dossiers hachés menus. Et si simplement, je recroisais le serrurier par hasard en faisant mes courses un matin ? Et si… ?

Non, non et non. A priori, je ne risque rien. Cela n’arrivera pas. Le flic de permanence et le serrurier vont étouffer l’histoire. Simplement, pour ne pas passer pour des tocards (jobards ?). Képi et ridicule font rarement bon ménage. Vous imaginez dans les journaux ? « Des policiers ouvrent la porte de la concession de voitures à un dangereux pyromane ». Ils vont fermer leurs gueules et personne ne trouvera rien, je n’ai pas laissé d’empreintes. J’ai fait attention.

C’est ma première action. Pas grand-chose en soi. Mais la preuve qu’un individu même seul, même isolé peut agir. Pour certains ce sera une vitre cassée, pour d’autres des barrières au milieu de la rue, des citernes d’essence perforées, du sucre dans les réservoirs, des malveillances dans les usines. Tout et rien à la fois. Un rire étranglé. Une révolte un peu moqueuse.

Je mets la radio. Après « la feta salakis au bon lait de brebis », quelques mots sur la bonne santé de la bourse de Tokyo qui n’intéresse vraisemblablement personne. Les professionnels de la finance le savent déjà et avec plus de précisions, monsieur tout-le-monde s’en pogne pas mal mais bon, ça lui donne l’impression qu’il n’est pas aussi con que le disait son professeur de maths en seconde, que finalement il en sait assez, que le monde de la finance ne doit pas lui être si étranger si sa chaîne de radio préférée juge opportun de lui donner cette information chaque matin. Si ça va bien au Japon, on va en profiter ici dans deux-trois ans et qui sait mon petit neveu trouvera peut-être du boulot dans l’imprimerie. La bourse de Tokyo, c’est un peu un horoscope avant-gardiste, la météo de l’avenir. Tiens dans 6 mois, je vais payer mes nouilles plus chères et donc je n’aurai pas de quoi m’acheter le dernier manga en import…

Après Tokyo, les résultats hippiques. Enfin de l’information comme je l’aime : factuelle, utile, pas lyophilisée dans un commentaire mesuré. « Gaspar en soquettes » a encore gagné dans la 8ème. Et merde, à cause de ma petite escapade, je n’ai pas eu le temps de jouer ! Gaspar rafle tout cette année. Avec sa classe, l’Amérique c’est plus un rêve. Une fréquence phénoménale et toujours beaucoup d’allure. Il domine de bout en bout toutes les courses de plus de 2000 mètres.

Le rappel des titres : voiture piégée à Tel-Aviv, les fouilles concernant la petite Lucie continuent, débat parlementaire sur la remise en cause des 35 heures et patati et patata. Toujours rien sur le concessionnaire cramé.

J’étais sur le point d’éteindre lorsque l’information arrive. « …boulevard voltaire à Paris, incendie au rez-de-chaussée, il n’y a pas eu de victime. L’enquête est en cours…. ».

Quand même ! Pas très détaillé mais c’est plutôt bien pour l’instant. Un bon début. Malheureusement, j’ai agi trop tard pour que les journaux aient le temps de reprendre l’information.

Bon, ce n’est pas tout ça, mais il faut que je file. J’ai une grosse réunion à l’agence aujourd’hui, on présente des projets d’annonces presse pour des bâtonnets de glace miniature à 10h30 et il faut que je prépare mon intervention.

Je fonce vers le marchand de journaux pour acheter l’Equipe et Paris-Turf et là mauvaise surprise, les imprimeurs sont en grève. Rien à se mettre sous la dent. Je déteste les journées qui commencent sans mes journaux. Ca me met littéralement hors de moi. 50 minutes à s’emmerder dans le métro, à ruminer mes craintes, seul face à moi-même et aux relents des pneus brûlés.

La vendeuse, une ravissante tibétaine à qui j’ai dû dire dans ma vie trois à quatre mille fois ‘bonjour’ sans connaître son prénom, semble vraiment désolée pour moi. La première fois que je l’ai vue, je l’ai trouvé immédiatement sympathique. L’impression qu’un fil invisible nous reliait et que si la vie était mieux faite nous aurions pu être heureux tous les deux. Je l’imagine riant de mes pitreries, lui mitonnant des petits plats, l’enlaçant tendrement en regardant des dessins animés…
Bien évidemment, je n’ai jamais rien tenté. Elle tient le magasin avec un type de 50 ans et son fils. Lequel des deux est son mari, je ne l’ai jamais su avec certitude. Si l’on se réfère uniquement à l’âge, je dirais le fils mais il semble tellement en retrait, tellement introverti que je miserais plutôt sur le vieux décati et sûrement libidineux. Il anime le vendredi soir une réunion littéraire dans un café du quartier qui n’a rien de culturel le reste du temps. Un rade sans âge et sans âme, un « non-lieu » comme disent les journalistes.

Un jour, il faudra quand même que j’y aille aux réunions littéraires du vieux, histoire de voir comment il s’y prend pour séduire des dames qui me brisent le cœur chaque jour par leur seule présence.

Je sors du magasin dépité, m’arrête à la boite aux lettres et déposent une quarantaine d’enveloppes adressées aux rédactions des grands journaux, des chaînes de télévision et de radio ainsi qu’aux sièges des principaux mouvements alter-mondialistes.

Puis direction le métro et les mini-bâtonnets de glace (les rillettes, non ?) qui ont comme tout le monde leur problème que je dois faire semblant de résoudre entourés de quelques autres incapables.






Jour 4.

Avant de rentrer en réunion chez « Rillettes de France » avec Patrick, mon supérieur, je me demande quelle a été la réaction des journalistes lorsqu’ils ont lu mon courrier revendiquant l’incendie du concessionnaire Ford. De l’incrédulité sûrement, ils ne sont pas encore préparés à comprendre la justesse de la cause que défend « Brigade légère ». Il faudra du temps et de la sueur - je le sais - pour convertir les foules, mais le jeu en vaut la chandelle.

Patrick se tourne vers moi : «Je la sens bien cette réunion. Faut qu’on mette de l’enthousiasme et le film va passer les doigts dans le nez ». J’acquiesce. L’enthousiasme, c’est primordial dans ce métier et encore plus quand il s’agit de rillettes.

Je n’aime pas trop l’expression « on vend du rêve » qui est un cliché sur la publicité mais il faut bien reconnaître qu’aux dirigeants de Rillettes de France, on leur en vend un peu du rêve, et aussi de l’espoir. Celui que les rillettes ne sont pas mortes, qu’elles continueront à se vendre, alors qu’un esprit sain sait pertinemment que c’est impossible : tout le monde aime ça les rillettes mais de moins en moins de gens en achètent, les jeunes générations le considèrent comme un produit vieillot, les quadras trouvent ça trop gras et plébiscitent les produits sains, les vieux en mangent encore un peu mais ils vont finir par crever et avec eux le souvenir des rillettes.

En résumé, l’avenir des « rillettes », ça sent le pâté ; mais bon avec Patrick, on va tout faire pour retarder l’échéance. On a réfléchi à plusieurs options. La première était de combattre le frein principal à la consommation, « la graisse », mai on n’avait pas beaucoup d’arguments à mettre sur la table pour faire croire que ce n’est pas si gras que ça. La seconde tourne autour de l’idée de transmission entre générations, genre un père ou un grand-père qui apprennent le goût des bonnes choses à leur progéniture, mais c’est assez foireux comme mécanique publicitaire. Les annonceurs aiment bien parce qu’ils savent que les vieux vont aimer, les gros acheteurs vont être confortés dans leur choix et surtout c’est cohérent avec l’imagerie de la marque : terroir, France éternelle, simplicité et convivialité. Pour nous c’était la solution de facilité mais on a beau être publicitaires on peut aussi avoir de l’exigence. Alors nous avons opté pour la troisième voie, rajeunir l’image en restant populaire, faire naître « la rillette attitude », un hymne décomplexé aux plaisirs simples de la beaufitude. Manger des rillettes de façon neuve et revendiquer la « rillette attitude », un peu comme Budweiser pour la bière.

1 heure et dix minutes plus tard, nous sortons de réunion dépités. Ils trouvent notre projet trop ambitieux pour « Rillettes de France », ils le feront dans un « temps 2 », après un film plus « terroir ». « Temps 2 » signifiant dans le vocabulaire marketing « jamais ».

Tant pis pour eux, notre projet pouvait retarder encore un peu l’inéluctable échéance. Les pôts de rillettes iront un peu plus vite que prévu rejoindre les steaks de chevaux et le pâté de tête au fond de la grange à souvenirs culinaires. Mais ils ne s’ennuieront pas là-bas. Les cornichons et la moutarde entre autres ont promis de les rejoindre à la première occasion.

Jour 5.

18h45. Rue de Rivoli. Des milliers de personnes s’agitent dans tous les sens avec un objectif très simple et très compliqué : acheter des cadeaux pour leurs proches mais sans savoir quoi.

Devant le BHV, une trentaine de jeunes gens entament une manifestation anti-consumériste. Ils reprennent en chœur des chansons populaires en les détournant gentiment. Je les observe quelques minutes et me dit qu’ils s’y prennent vraiment comme des manches ou alors qu’au fond ils se foutent de cette cause, qu’ils voulaient juste chanter dehors entre amis, entre gens biens.

Ils n’ont même pas une banderole. Si on ne s’attarde pas quelques minutes, on ne comprend pas le sens de leur manifestation. Les paroles des chansons sont étouffées par la maladresse des voix. Au final, on voit simplement des jeunes gens joyeux qui s’amusent. Peut-être même que le BHV en profite : une animation gratuite et bon enfant.

Je me fous royalement de leur cause mais quitte à manifester, quitte à dire non, pourquoi ne pas se donner les moyens d’interpeller les gens ou au minimum de nuire au magasin ? Une dizaine pourrait se menotter aux portes d’entrée et rendre difficile l’accès aux magasins. Les acheteurs devraient les enjamber pour entrer et peut-être que certains réfléchiraient quelques secondes. Déjà ça de pris. A l’intérieur, d’autres en toute légalité pourraient foutre un joyeux bordel. Prendre des centaines d’articles chacun, faire la queue aux caisses déjà bondées. Enregistrer des dizaines, des centaines d’articles, faire durer en demandant une autre taille, un échange, une autre couleur, rendre hystériques les caissières et les rombières dans les files. A la fin, dire qu’on a oublié sa carte et laisser tout bonnement la marchandise au milieu.

L’un après l’autre, demander aux vendeurs des articles qui n’existent pas, les pousser à se renseigner auprès d’autres vendeurs. « Mais si je vous jure, il doit y en avoir… ».

Pas très élégant, mais efficace : disséminer des colis louches un peu partout, appeler le magasin en disant qu’il y aurait un ou des colis piégés, rendre dingue le service d’ordre.

J’ai aussi entendu parler d’une combine qui consiste à récupérer les tickets de caisse jetés près de la caisse ou à la sortie du magasin. Récupérer le ticket, prendre dans un rayon le ou les objets correspondants et demander un remboursement en disant que finalement, ça ne vous intéresse plus. S’ils refusent le remboursement, vous pouvez récupérer un avoir et acheter autre chose. Ou prendre la même chose dans une autre taille.

Je ne sais pas mais des idées comme ça, il y en a mille, et ces crétins préfèrent chanter dehors en rigolant. Incompréhensible. Soit on croit à un projet et on s’y attelle, soit on reste chez soi à regarder des séries TV.

La société de consommation ne me pose pas plus de problème que ça. Je mène une vie relativement frugale - en dehors du budget employé à l’assouvissement de quelques besoins sexuels - mais ce n’est pas par dogmatisme, juste par habitude. Je n’ai jamais eu une envie irrépressible de dépenser. Cela vient peut-être de ma famille qui avait une attitude assez ironique quant aux cadeaux de Noël. Entre certains membres de la famille, il y avait un « gentlemen agreement » reconduit tacitement chaque année, qui consistait simplement à ne pas s’offrir de cadeaux. D’autres membres de la famille optaient pour l’option « cadeaux obligatoirement inférieurs à 15 francs », ce qui nous a valu plusieurs crises de fous rires en les déballant. Au départ, tout le monde essayait d’optimiser son achat et trichait même en payant un peu plus. Puis au fil des années, sous l’impulsion de mon oncle Richard, la tradition évolua et l’objectif devint simplement de faire le cadeau à la fois le plus minable et le plus drôle, mais avec obligation formelle de l’acheter. On ne pouvait s’en tirer avec un poème ou un dessin. Toute l’année, les cousins, neveux et petits neveux traquaient le cadeau le plus kitsch dans les solderies pour Noël mais aussi pour les anniversaires. Une boîte de cure-dents importée de Roumanie fit sensation et je fus assez fier de mon attrape-cornichons en plastique mauve fluorescent offert à ma grand-mère pour ses 80 ans.

Vendredi soir la semaine se termine et aucun media n’a parlé de Brigade Légère. Il va falloir agir autrement.


Jour 6.

La fatigue de la semaine commence à s’évaporer. Le temps d’être nuisible est revenu. J’ai la nuit de samedi à dimanche pour agir. Seul ce n’est vraiment pas facile. Cette nuit, je vais me contenter d’incivilités mesquines avant de refaire un gros coup.

Je m’habille de manière sombre en écoutant Elegia de Paolo Conte. Dans mon sac-à-dos, de gros marqueurs indélébiles, des bombes de peinture, des chiffons, du sucre, une batte de base-ball, des centaines de clous, soigneusement rangés. Je sors, un bonnet noir sur la tête. L’air frais remplit mes poumons. Je prends le métro pour m’éloigner d’où j’habite. Une demi-heure plus tard, je ressors, il est une heure du matin. Je me dirige vers les rues les moins animées et je commence. De manière systématique, je noircis au marqueur indélébile le pare-brise à la hauteur du visage. Dès qu’une alarme se met en route, je pars dans une autre rue et recommence inlassablement à noircir rageusement ces pare-brises.

J’avais également pensé à prendre des chiffons pour boucher des pôts d’échappement mais mes deux vieux draps sacrifiés me permettent seulement une cinquantaine de bouchage au résultat incertain.

Le moins qu’on puisse dire c’est que je n’ai pas l’habitude de faire ça. Je frémis dès que j’entends le moindre bruit. Une porte qui s’ouvre, des pas qui s’approchent, une ombre qui surgit de la porte-cochère. Bien qu’il fasse froid, je transpire par tous les pores.

Le sucre restera dans mon sac. Soyons réaliste, je ne réussirai pas à crocheter les réservoirs pour les pourrir. Il me faudrait plus de technique et plus de matériel. De la même façon, la batte de base-ball c’est résolument trop bruyant.

Je suis un peu déçu, je pensais faire plus de dégâts, jeter des motos dans la scène, détruire des voitures, crever des pneus…mais, bon, les bombes et les marqueurs, c’est bien, même très bien. En quelques heures, je vais rendre inutilisables des centaines de voiture.

5 heures plus tard, je me dirige vers la porte de la Muette et depuis un pont lâche des centaines de clous sur le périphérique intérieur. Idéalement, je devrais faire ça demain soir pour foutre un beau bordel lundi matin mais on ne choisit pas toujours son timing.

Pour mes prochaines actions, je devrais peut-être embaucher des jeunes de cités. Certains ont pas mal d’expérience dans l’incendie volontaire de voitures et malheureusement pour eux pas mal de temps libre. Si seulement, je pouvais les rassembler, les fédérer, leur faire cramer des milliers, des dizaines de milliers de voitures en France. Attaquer les stations essence, foutre du sucre dans tous les réservoirs de pétrole de France.

Pourquoi diable brûlent-ils des voitures au nouvel an et pas le reste de l’année ? Un éclair de lucidité, je n’ose y croire. Non, derrière leurs allures d’anarchistes, ces gosses ont avant tout besoin de rituels, de codes, de traditions auxquelles se soumettre. Ils ne se battent contre rien. Ils créent leur propre enfermement. « Ni Dieu, ni maître » mon cul. Ils s‘inclinent devant des barbus véreux qui insultent leur intelligence, ils s’inclinent devant un portefeuille bien rempli, ils s’inclinent devant des traditions barbares établies par des cerveaux glaireux. Et nom de Dieu, pourquoi les rappeurs s’appellent-ils « MC », hein ? Master of ceremony de mes couilles. « Maître » de quoi d’abord ?

C’est à ça que je pense en prenant le premier métro dimanche matin. En face de moi, deux jeunes filles au look gothiques d’à peine 16 ans dorment l’une contre l’autre. Moi, aussi je suis épuisé. Vidé. Etonné d’avoir fait tout ce que j’ai fait. Sans ennui.

Jour 6. Bis.

J’aurais voulu être Michel Denisot.

Jour 7.

« Pourquoi tout ça me direz-vous ? Il n’aime pas les voitures le petit monsieur, pensez-vous. Et bien oui, je les exècre ces poubelles à moteur. J’ai mille raisons de les haïr. Elles ont crée un monde inhabitable : puant, pollué, bruyant, engorgé, meurtrier. Et plus que tout un monde laid : avec ce bitume omniprésent, ces autoroutes pour dépressifs, ces rocades hideuses, ces stations-service monstrueuses. Y a-t-il vision plus dégueulasse que les autoroutes, les périphériques ? Regardez, putain regardez autour de vous ! Ce que les prêtres du Moyen-Age décrivaient comme l’enfer pour apeurer les âmes fragiles était cent fois moins abominable que le maillage automobile. L’automobile, c’est pire que l’enfer. Cela détruit non seulement la Terre à petits feux, les jambes des piétons, la féerie de la nature mais nos cerveaux.

Acheter une voiture ce n’est pas simplement acheter un véhicule qui va nous conduire d’un point A à un point B, c’est acheter tout un univers faits de routes, de rocades, d’hypermarchés gigantesques que l’on ne peut atteindre que par la voiture, de supertankers qui dégazent en pleine mer, d’usines invivables qui fabriquent sans relâche de nouvelles cargaisons de poisons automobiles, de cités-dortoirs et de zones pavillonnaires lamentables.

La société d’aujourd’hui est née de la voiture. Nous sommes malgré nous les arrières-petits enfants du fordisme. Le monde de la caisse, celle qui roule et l’enregistreuse. Pollution atmosphérique, pillage des ressources naturelles non-renouvelables, bruit, millions de morts et de blessés, insécurité, stress, haine, envahissement de l’espace, bétonnage et déshumanisation. Il vous faut quoi de plus ! Regardez dehors juste une seconde : la route est plus large que les trottoirs. Vous trouvez ça normal ?

Et quelles sont les réponses politiques à ce drame de civilisation : limiter la vitesse et encore pas partout. Mais on s’en fout de la vitesse, qu’ils s’explosent ces connards, passe la cinquième et crashe-toi. Bon débarras. La voiture électrique ? Vous vous foutez vraiment de ma gueule. Le problème n’est pas de construire des voitures moins sales mais d’arrêter de produire des voitures.

Il faut tout brûler, faire périr cette civilisation de merde où ta voiture détermine ta caste. Il faut tout détruire et réapprendre à vivre. Tabula rasa. Changer nos modes de pensées, changer nos habitudes. On vivra à côté de notre lieu de travail, la ville se modifiera. Le retour de quartiers vivants. On voyagera moins ? Même pas sûr, on s’organisera. Plus d’avions, quelques trains.


On fera comme ailleurs, comme les 80% de la population mondiale qui n’utilisent pas de voitures, comme il y a moins de cinquante ans avant que le « rêve » automobile ne se généralise. L’automobiliste est un marginal tant dans l’espace que dans le temps. A nous d’en finir avec lui. »


J’ai la bouche sèche. Je viens de terminer mon monologue devant la dizaine de personnes présentes ce dimanche soir au café « le réveil du XIème » pour la nouvelle session du café littéraire animé par mon libraire dont j’ai enfin appris le prénom, Michel. La tibétaine n’est pas là.

Il semble tout troublé Michel. « Belle intervention mais je crains que cette brillante diatribe ne trouve pas sa place dans un café littéraire. Nous avons plutôt pour habitude de commenter des textes célèbres. Même si l’intention est bonne, nous dérivons dans la sphère politique et sociale qui n’est pas dans notre champ habituel d’analyse ».

Michel reprend néanmoins : « avez-vous des questions ou commentaires ? »

Un vieillard trouve la force de dire « jeune homme, vous avez dit qu’il n’y a de voitures que depuis 50 ans, moi j’ai eu ma première il y a 60ans. Et grâce à elle, j’ai pu admirer l’océan.».

Je lui réponds : « cher monsieur, j’ai simplement dit que l’automobile s’est généralisée en Europe il y a cinquante ans, pas qu’il n’y avait aucune voiture avant. Elles étaient réservées à la classe bourgeoise qui se procurait ainsi un privilège inédit : rouler plus vite que tous les autres. Jusqu’à cette révolution, le voyage était assez égalitaire : la calèche du notable n’allait pas foncièrement plus vite que la charrette du paysan et les trains allaient à une vitesse identique pour tout le monde. Quant à vos premiers pas sur la plage, un voyage en train aurait été probablement moins coûteux à l’intrépide aventurier que vous étiez. »

Une deuxième question, d’une femme approchant de la soixantaine me dévorant des yeux :
« Je ne suis pas sûre de bien comprendre…Prônez-vous l’action violente pour mettre fin au règne insolent de l’automobile ? ».

Question piégeuse mais je fais face : « Je pense qu’une certaine forme de violence à destination des objets et des infrastructures automobiles est le seul moyen à date de faire bouger les choses, en veillant bien sûr à ne pas mettre en danger la sécurité des personnes, automobilistes ou autres lors de ces actions d’ « utilité publique ».

Elle continue à me tester : « Mais prenons un exemple. Iriez-vous jusqu’à détruire la voiture de particuliers, sachant qu’ils sont peut-être dans le besoin ou que cette voiture est leur seul moyen d’aller travailler ? ».

« Tout d’abord je tiens à préciser à l’assemblée ici présente que cette discussion est absolument théorique et que je ne détruis pas de voitures, cela va de soi. Une fois cette précaution oratoire faite, je dirais simplement qu’en détruisant la voiture évoquée, je n’appauvris pas le particulier mais l’assureur de la voiture ce qui est un moindre mal. En généralisant cette pratique de destruction, nous mettrions à mal le principe d’assurance automobile et ainsi la confiance des automobilistes. Ce surcoût économique ne me paraît d’ailleurs pas plus scandaleux que le coût actuel de l’automobile qui est un aspirateur à argent : coût d’achat exorbitant, taxe, essence, péages, stationnement, parking…En lui détruisant sa voiture, j’ôte peut-être une épine du pied à ce charmant automobiliste et à sa famille. Quand à l’argument selon lequel ce gentil monsieur ne peut aller à son lieu de travail qu’en voiture, je ne saurai y prêter une attention exagérée tant il me semble caricatural et non fondé. »

Alors que je voyais dans le regard de mon adversaire de circonstances qu’elle aiguisait sa réponse, Michel mit habilement fin à notre échange en me remerciant pour la qualité de mon intervention et fit dériver la discussion sur la place du « on » en littérature, le thème qu’il souhaitait développer ce soir.

Un peu dépité, je quittais la tribune et me repliais vers le comptoir. Je commandais un demi de blanche au serveur taciturne et pris place sur un inconfortable tabouret bordeaux. Mon adversaire du soir me rejoignit quelques secondes plus tard. Plus qu’une joute oratoire, j’avais l’impression qu’elle voulait surtout me connaître plus intimement, voire bibliquement. Son visage semblait avoir été ravagé par un tsunami d’alcool. Un maquillage appuyé mettait néanmoins en valeur des yeux qui avaient dû faire tourner des têtes il y a bien longtemps. Aujourd’hui, ils ne brillaient plus que par instants, comme ses enseignes lumineuses rouges dans les téléfilms américains.

Discrètement, je jetais un coup d’œil à son corps. Verdict : gras et informe sauf les seins qui conservaient une certaine vaillance. L’ensemble ne valait pas grand-chose et pourtant un zest de désir s’empara de moi à l’instant où je posais mes lèvres sur le verre de bière.

« J’ai encore beaucoup de questions à vous poser » me dit-elle. « Vous m’amusez ».
« Pourtant, la lutte anti-automobile n’est pas un sujet de plaisanterie » répliquais-je.
« Vous êtes si sérieux. J’aime les hommes sérieux ».
« Ah bon ? » dis-je de manière un peu ridicule ».
« Connaissez-vous les car-killers de Paris ? » me demanda-t-elle.
« Non ».
« Ils prônent pourtant des thèses proches des vôtres ».

J’étais abasourdi. Il existerait déjà des mouvements organisés anti-voitures en France et c’est cette femme bouffie qui me l’apprend. « Car killers », c’est ridicule comme nom, non ?

« Mon fils en fait partie. Je pourrais vous les faire connaître si vous le souhaitez. Vous paraissez quelqu’un de confiance » continua-t-elle avec un regard plus qu’évocateur de mes tourments à venir.

Je ne résiste jamais bien longtemps aux femmes. Elles font de moi ce qu’elles veulent. Heureusement ou malheureusement pour moi, elles ne m’inscrivent pas souvent dans leurs priorités.

Il est 23h50, la réunion vient de se terminer. Ma nouvelle amie Camille me propose d’aller boire un dernier verre chez elle. Elle habite à deux rues du café.
Pendant les quelques mètres qui nous amènent à son immeuble, nous ne parlons quasiment pas. J’esquisse un « il fait froid » sans réponse. Je me dis que telle une vieille lionne, elle ramène de la « chair fraîche » dans son gîte.

Elle habite au deuxième étage d’un immeuble hausmanien standard qui mériterait un petit « rafraîchissement ». Je ne sais pas si c’est l’alcool, mais je suis intenable ce soir.

Camille habite un petit deux-pièces qui, malgré de louables efforts de décoration, ne ressemble pas à grand-chose. Ambiance surannée, légère odeur de renfermée : une mise-en-bouche pour ce qui va suivre, me dis-je. En même temps, je me moque, mais je sens poindre une légère érection.

Elle me propose un whisky. Je n’aime pas ça mais j’accepte. Nous sommes assis sur le même canapé vert olive. Elle me foudroie des yeux puis passe sa main sous mon pull. Je me laisse faire. Elle approche sa bouche de la mienne et m’embrasse salement. Elle empeste l’alcool. Pour éviter un deuxième baiser je précipite ma tête entre ces deux seins et les pétris fiévreusement par-dessus son pull. « Attends… » me dit-elle, « …je vais éteindre la lumière ».

Je l’en empêche. « Non, reste là. Je veux te voir telle que tu es ». Elle semble gênée. Elle n’avait pas prévue ça. Nous nous déshabillons chacun de notre côté sans un mot. Et là pour voir, je vois : son ventre distendue, sa peau à la blancheur cadavérique…repoussante. Grosse et jeune ça ne m’embête pas. J’aime même plutôt ça mais là, c’est vraiment dur. Je ne saurais dire pourquoi le grain de peau sûrement ou l’association entre la tête et le corps, les poils du pubis blancs, que sais-je. Je suis totalement perdu, en proie à un stress énorme.

J’ai envie de reculer, de dire stop ou mince j’ai oublié mes préservatifs. Mais c’est trop tard. Des préservatifs elle en a plein et elle a déjà commencé à me nettoyer le « petit » avec sa langue. Je ne me sens pas bien de tout, écartelé entre désir et répulsion. Au bout d’à peine quelques secondes, je sens que je ne contrôle plus grand-chose, je repousse Camille sur le côté et éjacule honteusement dans mes doigts. Puis c’est la fuite. « Désolé Camille, mais c’est l’alcool, la fatigue, ça ne va pas. Et puis tu m’impressionnes ».

« C’est rien, Arthur, c’est rien ». je me rhabille à toute vitesse et me dirige vers la porte.
Elle me demande : « on se reverra ? ».

« Oui, bien sûr », dis-je maladroitement.

Elle prend ma tête et l’embrasse langoureusement.
Je descends les escaliers. J’ai envie de vomir. En sortant du bâtiment, je crache. La tête me tourne. Je me sens sale, horrible.

Je cours me réfugier chez moi. Je me plonge dans mon lit. Pour oublier. Pour dormir. Sans succès.

Jour 8.

Finalement, j’ai dû m’endormir vers 4-5 heures. Mon réveil sonne à 7 heures. Je ne suis pas trop fatigué. J’ai tourné la page « Camille ». La vie reprend son cours. Shampooing, rasoir, dentifrice, petite barre de céréales à la pomme verte d’une marque distributeur. Un dernier tour par les toilettes et zou.

J’aime bien le petit matin, l’air frais, les rues calmes. Depuis quelques semaines, je me lève une demi-heure plus tôt en semaine afin de pouvoir profiter de ces moments privilégiés de la journée. Je marche, je sautille, je cours quelques mètres. Guilleret.

Pour être vraiment sincère, je pense que ma principale motivation de réveil précoce est la possibilité d’aller boire un café crème rue du Chemin Vert, même si les autres à-côtés évoqués restent très plaisants néanmoins. Et plus que le café crème lui-même, j’attends surtout de voir la serveuse Malika, une ravissante tuniso-brésilienne à la bonne humeur communicative. Toujours en jeans avec un petit haut délicieusement moulant, elle a un mot pour chacun, des petites attentions qui font mouche à chaque fois sur mon cœur solitaire.

Très souvent dans ma vie, j’ai eu des élans du cœur matinaux pour de jeunes inconnues. Cela a commencé très jeune lorsque je prenais le métro pour aller au collège. Une eurasienne de mon âge à la longue chevelure de jais qui faisait le même trajet que moi hantait mon esprit. Mon début de matinée était dicté par elle. Je me levais un peu plus tôt pour être sûr de ne pas la rater. Si j’étais en retard, je courrais comme un damné jusqu’à la bouche de métro pour rattraper les minutes perdues. Puis, j’attendais sur le quai, laissait passer les métros jusqu’à ce qu’elle apparaisse. Et là, mon cœur se mettait à battre plus vite. Puis toujours les mêmes questions, où va-t-elle s’asseoir ? Où me mettre ? Ni trop près pour ne pas sembler trop insistant, ni trop loin pour ne pas la perdre. Je rôdais telle une ombre bienveillante et discrète. J’achetais exprès des livres sérieux pour qu’elle comprenne que j’étais vraiment quelqu’un de spécial. Les journées sans elle étaient de longues parenthèses vides de sens qui me brisaient. Son absence m’était cruelle à un point inimaginable. Cela a duré des années. Avec toujours le même émerveillement lorsqu’elle apparaissait, la même tristesse lorsqu’elle ne venait pas.

Puis venait le soir, le chemin du retour où je savais que je ne la verrais pas. Les pensées de la journée avaient eu le temps de reprendre le dessus. Je lisais, assouvissais ma curiosité en écoutant les discussions de mes voisins de banquette.

Et parfois un miracle se produisait. Venue d’on ne sait où, elle apparaissait. Magiquement. Ces apparitions aussi rares que fulgurantes m’irradiaient d’un bonheur intense. Lorsque je fais le compte aujourd’hui, j’ai l’impression qu’en intensité de joie, ces moments ont rarement été égalés depuis. Une sensation de chaleur dans tout mon corps, mon esprit plus léger que jamais.

J’ai eu ensuite tout au long de ma vie, mais sur des périodes plus courtes, d’ autres liaisons imaginaires avec des voisines de transport en commun, des boulangères, des standardistes, des barmaids. Jusqu’à la dernière en date, Malika.

A y regarder de plus près, l’exigence de mes critères physiques s’est émoussée avec le temps. Mon Eurasienne était une vraie princesse tandis que Malika a un visage assez médiocre. Elle compense par une sensualité exacerbée et une gentillesse extrême. Et puis je l’aime. Ce qui est amplement suffisant, non ?

En remontant la rue sur le trottoir opposé au bar, je m’assure qu’elle est bien là. Oui, elle est là. Pas d’inquiétudes à avoir. Je traverse et pousse la lourde porte battante à l’entrée. J’esquisse un « bonjour » collégial qui déclenche quelques saluts amicaux. Malika, tête baissée en train d’essuyer une tasse se redresse et me lance un franc « Bonjour Arthur, comment ça va ? ».

« Un peu enrhumé mais rien de grave ».
« Un café crème ? » me demande-t-elle.
Pour prolonger la discussion, je réponds impulsivement : « Non, un thé au citron, si tu as… » alors que j’ai très envie d’un café crème.
« Pas de problèmes, je te le fais tout de suite ».

Deux minutes plus tard, elle me l’apporte alors que je parcoure les pages « transferts » de l’Equipe.

« Voilà !. Avec la rondelle de citron, gentleman. »

Il suffit qu’une femme soit un peu gentille avec moi ou s’intéresse à moi et je fonds.

Au comptoir, il n’y a que deux autres personnes, des habitués, sympathiques et sans histoire. Je les entends vaguement parler d’un tremblement de terre en Afghanistan survenu, il y a une semaine et qui a fait des milliers de victimes. Une semaine après mes compagnons de bistrot semblent encore sous le choc, avec à leur tête dans l’émotion ma tendre Malika. Elle semble sincèrement touchée par leur sort. Intérieurement, je me dis que je suis fier de venir dans ce bar tous les matins. Des gens biens. Des gens simples.

Au départ, j’ai cru mal entendre mais pourtant elle le répète. « Ca fait d’autant plus de peine que ce sont des musulmans. J’aurais préféré que ça soit des juifs. ».
Un des deux types sans histoire acquiesce. « Oui, avec tout ce qu’ils font en Palestine, ce n’est que justice ».

Je pars, passablement détruit. Sans laisser de pourboires.

Jour 9.

13h30 au bureau. Je mange une foccacia tomate-mozzarela légèrement assaisonné de vinaigre de Modène, d’un trait d’huile d’olive vierge et saupoudré d’origan, les yeux rivés sur mon ordinateur. Machinalement, je vérifie pour la quinzième fois en une demi-heure que je n’ai pas de nouveau message sur mon mail.
Rien de neuf, je regarde sur internet les résultats de foot puis les critiques de cinéma sur allociné ; d’abord les films que j’ai déjà vu pour conforter mon opinion, puis par désoeuvrement des films que je n’ai pas l’attention de voir. Sur les films de ma short-list, je ne lis jamais rien. Trop d’informations préalables nuisent aux œuvres. Irrémédiable affadissement.

Je pianote d’une critique à l’autre. Celles des journalistes puis celles des spectateurs. Ces dernières sont souvent navrantes. Elles copient les pires tics des professionnels. Nul.

Camille m’a appelé ce matin. Elle m’a demandé si j’allais bien. « Mmmouais, ça va. ». Je n’ai pas le réflexe de retourner la question.
Elle continue : « Tu sais, je t’avais parlé de mon fils. Si tu veux, on peut se voir ce soir et je te le présente ».
« Avec plaisir », pas eu la présence d’esprit de répondre autre chose.
« 21h au bar La Bonne Franquette ? ».
« Parfait. Ca me va très bien ».
« Je t’embrasse Arthur. A ce soir ».
« A ce soir ».

Après deux jours, j’ai finalement bien pris l’existence de ces militants anti-voiture. Ils vont me faciliter la tâche. Agir seul, c’est trop difficile. Là, des bras tombent du ciel par enchantement. Le temps de faire mon trou, je vais jouer au gentil. Le type en or qui écoute tout le monde, même les plus tordus, qui s’intéresse sans vouloir faire de l’ombre aux autres.Puis, je vais prendre de l’importance, suggérer des coups plus ambitieux. Mes idées feront leur chemin petit à petit. Je les sens bien ces tueurs de voiture à la petite semaine. Exactement ce que je cherchais.
Mais la seule et grande question qui vaille qu’on s’y attarde plus longtemps qu’une éjaculation précoce: y aura-t-il des militantes dans le lot ? des petits lots à inscrire à la craie sur l’ardoise du désir, puis qu’on finit par effacer avec une éponge semi-moisie quelques semaines plus tard. Par dépit.

Les minutes s’égrènent lentement. L’après-midi n’en finit pas d’en finir. Je réponds à quelques mails, histoire de rappeler à tous que je travaille. Un coup de fil par ci, par là, des dizaines de verres d’eau à la fontaine, des allers-retours incessants au courrier pour voir si un pli n’est pas arrivé (alors que je sais pertinemment que je n’attends rien, mais ça dégourdit les jambes), des passages répétés aux toilettes pour pisser une ou deux gouttes. Lire ces mails, relire ces mails. Inlassablement. En attendre de nouveaux. Lancinante journée qui endolorit le corps à force d’inactivité.

21h05. J’arrive à la Bonne Franquette. D’un regard circulaire, je cherche Camille. Elle est au fond, particulièrement apprêtée, un chandail mauve faisant profiter du dessin de ses seins lourds. Je m’approche de sa table. Elle se lève. Nous nous faisons la bise. J’appréhendais ce moment, mais finalement ça va.
- «Ton fils n’est pas là ? ».
- « Il ne passera que vers 21h30. Tu manges quelque chose ? ».
- « Oui, oui, ils font quoi ici ? ».

Nous continuons tranquillement à discuter. J’évite consciencieusement d’évoquer la nuit de l’avant-veille. Elle cherche mon regard. Je me faufile, brode sur des sujets inintéressants, la questionne sur son fils, sur le mouvement.

« Tu sais combien ils sont dans leur groupe ? »
« Non, on n’en parle jamais. C’est censé être secret. Je ne crois pas que tout ce qu’ils font soit licite. Et puis licite ou pas, je crois qu’ils adorent cette atmosphère clandestine. Ça leur donne l’illusion d’une certaine forme de grandeur. Le secret donne de la densité à la petite histoire collective qu’ils se racontent. Comme les amoureux qui ne peuvent s’empêcher de se chuchoter des mots à l’oreille.
« Enfin, c’est pas tellement secret quand même. Dès le premier soir sans me connaître, tu me lâches leur nom. Deux jours plus tard, ils me contactent ».
« J’ai dit à mon fils que je te connaissais depuis 2 ans, un voisin rencontré par hasard et qui participe régulièrement aux réunions du café littéraire. Un type bien que j’ai eu le temps de jauger ».
« Et si jamais je les rencontre et que je ne veux pas adhérer ».
« Et bien tu n’adhèreras pas et puis c’est tout. C’est pas Action Directe non plus. Pas d’inquiétude à avoir ».

Quelques secondes passent. Muettes. Deux tagines aux dattes et aux amandes s’invitent dans nos assiettes creuses. Nous mangeons silencieusement.

Une phrase lacère ce moment de calme. « Il y a quoi entre nous ? » me demande Camille.

Je la regarde sans répondre. Elle me regarde inquisitrice.

La porte s’ouvre. Un grand rouquin d’une petite trentaine d’années surgit dans le restaurant.
« Bonjour Maman ». Il lui fait la bise, me tend la main. « Jean-Serge ». Je mets un peu de temps avant de répondre « Arthur, enchanté » d’une voix timide. J’ai l’impression de reprendre mes esprits après un léger évanouissement.

Je le regarde plus en détail. Un gabarit de deuxième ligne de rugby, grand et athlétique, légèrement tonsuré, habillement sobrement, sans ostentation. Pas de montre, pas de bracelet, pas de bague, pas de collier, pas de chaînette. Comme moi.

Un a priori positif mais si je sens une légère agressivité à mon encontre. L’instinct reprend le dessus. Inconsciemment, il doit saisir le parfum ambigu de ma relation avec sa mère. J’aimerais lui dire que je n’y suis pour rien, mais pas sûr que cela rassure de savoir que sa mère fait feu de tous bois, qu’elle recrute ses amants de passage dans des bars louches, qu’elle se fait tringler par le premier jeunot venu. Au fond de lui, il doit le savoir, mais tellement au fond qu’il n’a plus la force de descendre. Il reste à la surface, là où on lui met une petite musique d’ambiance lo-fi pour apaiser ses nerfs.

Si j’étais à sa place, je ne crois pas que cela me bouleverserait. Nos parents ne sont définitivement pas nous et c’est bien comme ça. Ils vivent leur vie comme ils veulent. Si leur sécurité était en danger, j’agirais. Sinon non.

Camille lui demande s’il prend quelque chose. Il dit que non, que nous sommes déjà en retard pour le rendez-vous. Je termine mon plat à la vitesse grand V. Un rapide tour aux toilettes (qui mériteraient d’ailleurs un petit rafraîchissement), puis un formel « désolé de te planter là Camille mais on doit y aller ». Lorsque je pars avec son fils, elle me lance un dernier « on s’appelle ». Je fuis avant de répondre.

Une fois dehors, Jean-Serge, un peu mal à l’aise lui aussi, se réfugie auprès de son portable. Il pianote machinalement sur quelques touches. « C’est Jean-Serge. On prend la ligne 9. On sera là dans 25 minutes ».

On dévale les escaliers du métro deux à deux. Arrivé en bas, aucun des tourniquets ne fonctionne. Un agent de la RATP nous fait signe de ne pas nous acharner à essayer de composter notre ticket. Il nous ouvre la porte attenante. 10 marches plus loin, on attrape de justesse le métro sur le point de quitter la voie. Et pour la première fois on se parle.

Il m’explique que les gens du groupe sont vraiment exceptionnels, des gens de cœur, généreux dans l’effort et dans leurs actions. Qu’avoir des convictions ne suffit pas, qu’il faut aussi trouver du temps pour s’investir. Est-ce que je m’en rends bien compte ? J’acquiesce.
D’ailleurs, j’acquiesce toujours. A la manière des commerçants chinois, même quand je n’ai pas entendu la question, même quand je ne suis pas sûr de la réponse. Possible ? oui ! Bien sûr ! Sans problème !

On sort du métro à Montreuil. 10 minutes de marche plus loin, nous voici arrivés. Un pavillon de banlieue ordinaire, sans personnalité. Il sonne.
Un grand mec frisé nous accueille énergiquement. Soudain, je me rends compte que dans l’entrée, sous mes pieds, il y a du gazon. On entre dans le salon où discutent une dizaine de personnes. Et toujours du gazon, bien taillé mais un peu abîmé par les allées et venues. Je suis fasciné par ce gazon. Comment fait-il pour survivre à l’intérieur sans soleil ? Mystère. Pour ma première visite, je vais essayer d’éviter les questions à la con, Mais la prochaine fois, ils n’y couperont pas.

Une vingtaine d’yeux me scrutent. On me présente « Arthur ». Tous me tendent la main. Intimidé, je n’en retiens pas un seul prénom énuméré. Le trac m’empêche aussi de bien photographier les visages. Surtout ceux des mecs. Apparemment normaux, habillés normalement. Pas de bonnets andins ou de tee-shirts du Forum Social. J’évite de les fixer.

Je bafouille un vague « enchanté. Je suis très heureux d’être ici. »
Puis les questions fusent. « Tu fais quoi dans la vie ? » me demande une voix masculine venant vraisemblablement d’une femme derrière moi. Je me retourne. Je ne sens pas trop la réponse. La pub et l’ultra-gauche, dans mon esprit, ça ne fait pas spécialement bon ménage. Pour noyer le poisson, je réponds : « dans la communication ».

« Quoi exactement ? ». L’interrogatoire continue.
Pour en finir, je décide de mentir, de couper l’herbe sous le pied de ses amoureux du gazon : « principalement de la publicité pour des associations humanitaires. Sans-abri, violence conjugale, entre autres ». On n’a pas deux fois l’occasion de faire une première bonne impression, hein ?

Bon le débat semble clôt. Ils me souhaitent tous et toutes la bienvenue, me disent qu’on fera plus ample connaissance la prochaine fois mais que maintenant on doit finir la réunion si on ne veut pas rater le dernier métro. Il serait en effet inopportun de rentrer en caisse…

Mélanie, une trentenaire au visage particulièrement ingrat mais au corps sculpté dans le désir, prend la parole : « Aujourd’hui Arthur, l’objectif de la réunion est de trouver des idées d’action pour le second semestre ». J’ai l’impression que le pouvoir hypnotique de son corps ne va pas m’aider à réfléchir.

Sa voisine Fiona le fait pour nous : « Il faut qu’on soit présent dans toutes les grandes manifestations écolo pour gagner en notoriété et en légitimité ».

Un type blond vénitien avec un grand pif rétorque abruptement : « On ne peut pas se limiter seulement à l’écologie. Notre combat est plus large. C’est une vision complète de la société qu’on rejette. Quand je vois que les Verts ne sont pas venus à Porto-Alègre, ça me fait doucement rigoler ».

Jean-Serge acquiesce : « Faut pas s’enterrer dans les manifs des verts. Ce n’est pas notre lutte. On sera noyé dans le convoi. Je ne suis pas sûr qu’on y gagne en légitimité. »

Fiona ne répond rien. Je réalise en la voyant debout à côté de Mélanie, qu’elle est l’exact contraire de sa voisine : une tête d’ange inspirant l’amour qui trône sur un corps obèse et difforme.
Elles ont l’air amies, réunies par le Hasard qui doit trouver très drôle ce croisement de corpulence.
Je me demande laquelle des deux a le plus de succès auprès des hommes.

Jean-Michel, petit black avec l’accent chantant des Antilles : « la dernière fois, on avait parlé d’envoyer un dossier à chaque député pour expliquer notre combat et essayer d’en rallier quelques-uns ».

Le Jean-Mi, je sens qu’il a déjà du tremper sa nouille du côté de Mélanie. Par contre le côté angélique de Fiona, je ne pense pas que ça lui parle. Je me trompe peut-être.

Le blond au grand blaze : « J’aime bien cette idée. Dans l’enveloppe, on pourrait mettre aussi un bon pour une destruction gratuite de voiture à la casse de Clignancourt. Pour bien insister sur notre identité de « car-killers ».

La plupart ont l’air d’accord.

J’hésite à ramener ma fraise la première fois. J’avais prévu de la jouer profil bas, mais bon ça me démange.

J’entonne timidement un « je ne suis pas sûr». Pas assez fort, personne ne se tourne vers moi. Je répète plus distinctement : « je ne suis pas sûr ».

Tous les yeux se dirigent vers moi et effectivement là je ne suis pas sûr. J’ai toujours eu la trouille de parler en public. Une timidité maladive qui je crois parfois dompter, mais qui revient comme la marée. Sueur froide, gorge qui se noue, palpitations, corps qui se crispe.

N’ayant pas de réelle possibilité de fuite, je commence à parler. Pour moi, l’équivalent d’un suicide. J’appuie sur la détente et une rafale désordonnée de mots jaillit.

« Il ne faut pas perdre de temps à faire de la prévention. Tout le monde s’en fout. On nous écoutera d’une oreille distraite et puis on nous oubliera. Il faut attaquer le mal à la racine. S’attaquer au pétrole. Tout mettre en œuvre pour qu’il soit difficile de s’approvisionner. Je ne sais pas : empêcher l’accès aux stations-service, s’attacher aux pompes, empêcher les supertankers d’accoster, faire naître des rumeurs, sur le pétrole et le cancer, écrire des fausses études, dire qu’Al Queida trafique l’essence, que votre véhicule est susceptible d’exploser, n’importe quoi, créer un climat de peur, que le pétrole devienne plus cher…je ne sais pas. »


Jean-Serge : « c’est facile de balancer un truc, mais concrètement on fait quoi. On vole des containers d’essence et on se retrouve tous en tôle dans deux semaines. Arthur, il faut que tu comprennes qu’ici on a des convictions mais on n’est pas des pistoleros, ni des têtes brûlées. »

Je continue : « Je te comprends. Je vous comprends. Vous vous dîtes, ce mec il n’a jamais rien fait et il veut tout tout de suite, qu’il suffit d’un claquement de doigts. C’est pas ce que je pense. Je pense que ça sera très dur, qu’il faudra être rusé comme jamais, être toujours à la limite de la légalité sans la transgresser. »

Jean-Mi interrogateur : « par exemple ? »

« Par exemple, on s’attaque aux centres d’examen du permis de conduire. C’est pas grand chose, mais symboliquement c’est fort. On refuse que de nouveaux conducteurs soient formés, qu’ils viennent étoffer le fleuve des pollueurs. On envoie des tracts agressifs à ceux qui passent les épreuves. On joue sur leur mauvaise conscience. Leur faire comprendre que leur choix de venir apprendre à conduire n’est pas anodin. Des jeunes de leur âge leur disent qu’ils font fausse route, que leur génération peut créer un nouveau monde. Et puis si ça ne suffit pas on passera dans les salles de cours avec des haut-parleurs crachant des réponses pour que les épreuves soient annulées puis reportées. Inlassablement. On terrorisera les auto-écoles et les élèves. Des manifestations pacifiques, des sit-in pour empêcher les voitures de démarrer. On communiquera. On parlera partout. Il faut avoir des appuis chez les jeunes. Inonder les lycées, les facs de tracts. Que notre contestation soit au cœur de leurs combats. Qu’ils veulent avec nous regagner leurs rues, leurs routes, une à une. Faire des procès pour regagner de l’espace public. Oui monsieur, je paie des impôts comme tout le monde et je ne comprends pas que j’ai accès à moins d’endroits que mon voisin qui a une voiture. Je veux remarcher sur l’autoroute, qu’on y plante un arbre ».

Silence.

En règle générale dans la vie, celui qui porte l’initiative gagne. Car les gens aiment suivrent. Parce qu’ils n’ont pas d’idées, pas de d’initiatives, mais quand même de la bonne volonté, ils suivent..

Là, ils continuent de se taire.

Pascal, maigrelet et efféminé, qui n’avait pas ouvert la parole depuis le début : « Peut-être mais on est dix. Que veux-tu qu’on fasse lorsqu’on est dix ? »

« Qu’on recrute. Chez nos amis, nos cousins, leur famille, j’en sais foutre rien mais on recrute ».

Jean-Serge : « On ferait peut-être bien d’abord de te raconter ce qu’on fait déjà. Par exemple, dimanche, on participe tous à la vélorution. On a négocié avec la mairie de Paris, une fermeture des quais plus longue de deux heures. Plusieurs organisations ont appelé pour une grande manifestation chaleureuse et conviviale à vélos et à rollers ».

Fiona : « des groupes de Montpellier et de Toulouse nous rejoignent. Ca te semble peut-être pas énorme mais c’est déjà une victoire ».

On termine la réunion par 20 interminables minutes sur la vélorution. Je les regarde sans avoir la force de les écouter. J’y avais connement cru à ces destructeurs de voitures. Je pensais qu’ils agissaient dans l’ombre, avec la violence et le désespoir des punks. Rien de ça. Seulement de vagues écolos qui essaient de se spécialiser pour se faire gentiment remarquer. Un petit courrier aux députés et une petite marche à rollers et quoi dans 10 ans, ils s’enorgueilliront de voir le succès des voitures électriques. Des pauvres types, juste des pauvres types qui espèrent changer le monde, mais qui ne veulent pas se salir les mains. Des actions qui ne sont juste pour eux qu’un remède à l’ennui. Ici, il y a de la lumière et du gazon. L’été, après le roller ou le vélo, ils font sûrement des pique-niques. Changer le monde sans risquer son confort.

On finit par sortir. Jean-Serge s’approche de moi. Il sent que je suis déçu et tente de me réconforter. « Ne nous juge pas. On fera de belles choses. Tu verras. On a besoin de ton énergie, de ton envie ». J’acquiesce mollement. Certains nous quittent en vélo. Les autres dont je fais partie se dirigent vers le métro. Je suis avec Jean-Serge derrière Mélanie et Fiona.

Malgré mon spleen, la nuit est belle. Les réverbères se reflètent dans les flaques d’eau, quelques zébrures de ci, de là. Il fait bon. Pendant que Jean-Serge me parlent de la taxe tobin à faire appliquer en priorité aux constructeurs automobiles et aux pétroliers, je me laisse hypnotiser par la douce ondulation de l’auguste séant de Mélanie. Je m’imagine en train de sniffer de la coke dans la raie de ses fesses. Ou de la farine, c’est moins cher et tout aussi distrayant.

« C’est quand même beau une ville la nuit débarrassée de la graisse que sont les voitures », je dis tout haut. Jean-Serge me regarde en souriant. Elle fonctionne toujours bien cette phrase. Empruntée à Cioran qui avait sûrement dû la pomper à quelqu’un d’autres. Je crois même qu’il ajoutait que la nuit n’était pas belle en soi, mais que c’était l’absence de voitures qui la rendait belle.

Plus personne ne parle. Le bruit de nos semelles contre la chaussée envahit l’espace. J’aime le bruit de mon pas, des percussions légères mais bien distinctes, le rythme dans les mollets, syncope chaloupée. D’un seul coup, j’ai envie de courir, sauter, bouger, m’élever dans les airs comme un danseur étoile. Je fais signe à Jean-Serge, l’invitant à accélérer pour rejoindre nos deux camarades féminines, le yin et le yang des « car-killers ». Arrivés à leur hauteur, je fais deux petits sauts très comédie musicale. Elles me regardent surprises. « Vous ne trouvez pas que dans la vie, on ne danse pas assez ? » je leur demande un peu abruptement. Avant qu’elles aient eu le temps de répondre, j’enchaîne : « finalement, on ne se sert pas beaucoup des possibilités qu’offrent nos jambes. On marche plus ou moins toujours à la même vitesse,de la même façon un peu décevante, alors qu’on pourrait courir, sauter, bondir, marcher à cloche-pied. Comme lorsqu’on était enfants. Personnellement, je danse beaucoup tout seul dans mon appartement et j’y trouve toujours beaucoup de plaisir. Sans indiscrétion, vous dansez parfois toutes seules dans votre chambre ou devant votre miroir ? ». Elles me regardent en souriant. « Dîtes-moi, ça m’intéresse vraiment ». Fiona fait signe de la tête que non. Mélanie rougissant m’avoue que oui parfois.


Jour neuf.

Je n’ai pas décidé si oui ou non, je continuerai à les voir mes nouveaux amis du gazon. Je sors en tout cas de cette réunion avec la conviction qu’il faut que je mette noir sur blanc mes idées. Militer contre la voiture, ça peut vouloir tout ou rien dire. Je dois entamer un travail de structuration de ma pensée plus précis. J’ai le titre : « Traité de désobéissance pédestre ».

Bon, en fait, j’ai surtout le titre. Rédiger un traité de cette importance après une journée de travail, c’est un peu comme les 12 travaux d’hercule (ou d’Astérix au choix) qui vous tombent sur le coin de la gueule. Sans vouloir me trouver des excuses, il est quand même plus difficile d’écrire aujourd’hui qu’avant l’irruption de la télévision dans nos vies mesquines. Mes prédécesseurs dans le gribouillage de feuilles devaient s’emmerder fermes. Ecrire était un moyen évident de quitter un quotidien un peu morne. C’était facile pour eux. Aujourd’hui, d’un seul clic sur la télécommande, j’ai tous les divertissements possibles et imaginables à portée de doigt. Faut trouver au fond de soi, la force de ne pas aller s’affaler sur le sofa en bouffant des tartines de Kiri. Le problème, c’est qu’au fond de soi, c’est pas mal le bordel et qu’y retrouver quelque chose justement ne va pas de soi. En haut des piles qui jonchent le sol on tombe d’abord sur des vieux magazines érotiques aux pages collés ou sur le pistolet qu’on avait planqué là un jour en prévision d’un suicide futur.

Mais aujourd’hui, pas question de flancher. J’ai passé l’aspiro de fond en comble dans « mon intérieur ».
Je peux entamer les bases de mon « Traité de désobéissance pédestre » pour empêcher que le moteur à explosion explose nos vies :

1. Il n’y a pas de lieux publics sur lesquels nos pieds ne peuvent se poser quand bon leur semble, à toute heure du jour et de la nuit.
Nous avons le devoir de nous réapproprier la route et les trottoirs pour la libre circulation pédestre. Nous devons chaque jour user de tous les subterfuges pour marcher sur la route et rendre difficile la circulation automobile. De la même manière, nous avons le droit de marcher sur les voitures stationnées car elles nous privent d’un doit fondamental : la liberté de se déplacer sur chaque parcelle de la voie publique. Grimpe sur les toits des voitures, danse sur les capots et faits-y pisser ton chien.

2. Tu revendiqueras ton droit d’aller à contre-sens.
Tu maudiras la civilisation de la voiture qui a inventé les sens-interdits et la priorité à droite.

3. Tu ne risqueras pas un homicide pour gagner du temps ou par amour de la vitesse.
Tout homicide routier est un homicide volontaire, la résultante d’une conduite à risques qu’il faut empêcher par tous les moyens de se perpétuer. La vitesse ne s’achète pas à coût de chevaux-moteur, elle se paye. Comptant. A la morgue ou dans un centre de rééducation.

4. Voyager c’est s’ouvrir au monde pas s’enfermer dans sa voiture.
On ne découvre un pays, son parfum intime qu’en marchant, qu’en écoutant parler, qu’en croisant les regards.

5. Tu comprendras que la vitesse de l’esprit est plus essentielle que la vitesse de déplacement physique.
Tu privilégieras les moyens de locomotion cérébrale, plutôt que la commotion cérébrale.

6. Feu l’automobiliste, feu le motard, tu ne mettras ta ceinture que si ton pantalon est trop large, tu ne mettras ton casque que pour écouter de la musique, tu renieras ton passé et nous te pardonnerons tes erreurs.



Jour (clarté que le soleil répand sur la terre) 10 :

Sous les toits, juste sous les étoiles, le studio de Fiona. Partout des affiches de cinéma, des photos d’acteurs, d’actrices , de réalisateurs. Partout des DVD, des VHS. Charlot, Brando, la Mouche, Bolliwood, Spike Jonz et d’autres, beaucoup d’autres. Le bruit de la douche. Fiona se lave. En se lavant, elle regarde son corps. En regardant son corps, elle pleure.
Elle ne comprend pas. Elle n’a jamais compris. Personne n’a jamais compris. Pourquoi tant de perfection en haut, de la tête jusqu’au buste, et pourquoi tant de laideur à partir des hanches ? L’écrire ne sert pas à grand chose, il faut le voir.Des hanches, des fesses, des cuisses pantagruéliques, baignant dans la cellulite et le mal-être. Si l’on se réfère aux volumes seuls, aux proportions, il est inconcevable que le haut de ce corps ait été fait en même temps que le bas. Même un cerveau malade n’aurait pu l’imaginer. Le grain de peau n’est pas le même, l’énergie n’est pas la même, deux corps absolument différents collés ensemble.

Fiona se rince longuement sous de l’eau trop chaude, qui lui brûle les pores. Elle a mal. Elle résiste. Sa peau rougeoit. Elle arrête l’eau, sort de la douche, enfile son peignoir sans se sécher.

Fiona vit avec son rat. Elle lui a acheté une roue pour qu’il fasse de l’exercice. Ca vit combien de temps un rat ? Pas suffisamment pour Fiona.

Elle met de la musique, elle met aussi des images en allumant son poste. Deux fines couvertures sur son ennui.

Fiona a tant d’amour à donner, des torrents de passion dans lesquels se noyer avec délectation. Mais de cet amour, personne n’ en veut. Personne n’en a jamais voulu croit-elle.
La voir à poil par curiosité oui, ça oui, surtout à l’abri des regards. Sensations fortes à moindre coût pour voyeurs de passage. Se faire sucer par ce magnifique minois, oui aussi, bien sûr. Pourquoi se priver ? mais ensuite ? les hommes ont beau aimer les rondes, l’obésité difforme et vomitoire de Fiona, c’est autre chose. Un voyage sans concessions dans l’inconnu et dans la répulsion que les promeneurs de notre époque évitent coûte que coûte. Il y a des voyages dont on ne revient pas, ils le savent. Le début de la chute.

Fiona aimerait se venger sur les autres, mais comme elle manque d’imagination et de cran, elle se venge sur elle. Elle se coupe parfois. S’entaille. Elle se brûle. De temps en temps. Les bras. A défauts d’ailes. Substances destructrices. Oui. Aussi.

Au fond d’elle, elle sait que les souffrances qu’elles s’infligent ne sont rien à côté de celles que pourraient lui faire subir les hommes.

Fiona a tant d’amour à donner, des torrents de passion dans lesquels se noyer avec délectation. Mais de cet amour, personne n’en veut.

Jour 11 :

Discussion endiablée autour de trois tasses de thé au jasmin à la Bonne Franquette. Mélanie nous interroge Jean-Serge et moi sur les petites voitures de notre enfance, jouet incontournable des après-midi ludiques de tous les garçons. Est-ce qu’on les aimait ces voitures ? Oui. Impossible de mentir. Mais pourquoi les aimions nous tant alors que nous avions pleins d’autres jeux ? demande Mélanie.

Jean-Serge pense que c’est parce que les voitures, comme les billes, nous font entrer de plein pied dans l’univers de la compétition. Avec des voitures, on peut faire des courses, défier ses petits camarades, doubler ou se faire doubler.

Je rétorque que moi, je prenais beaucoup de plaisir à y jouer tout seul, que mon moteur était simplement le caractère magique de ces petites voitures. On les pousse et elles continuent à avancer toutes seules. Expérimentation enfantine des lois de la physique et de la motricité. C’est simple, mais c’est génial. On pousse et ça continue à bouger tout seul. Encore maintenant, j’aime bien quand dans les films, les héros sautent de leur voiture et que la voiture continue à rouler toute seule. L’idéal étant tout de même qu’elle se fracasse ensuite contre un arbre ou fasse un plongeon spectaculaire dans un ravin.

Jean-Serge : « j’ai une autre explication en fait. Pendant que tu parlais, je me suis clairement vu enfant dans ma chambre en train de jouer avec plusieurs petites voitures et une beaucoup plus grosse, qui était d’ailleurs ma préférée : celle de Starsky et Hutch, rouge avec une bande blanche. Et mon jeu consistait surtout à projeter violemment les voitures les unes contre les autres. Un « car-crash » de toute beauté où les voitures robustes dominaient et renversaient leurs adversaires avec fracas. J’aimais aussi les voitures au nez très bas qui arrivant à toute vitesse soulevaient les voitures et les projetaient de quelques centimètres. Voitures sur le toit, bruit de tôles froissés, j’aimais cette ambiance violente de jeux du cirque, de mise à mort. Je crois que j’appréciais ce jeu car je pouvais y exprimer ma force et ma violence sans risque, seul dans l’intimité de ma chambre. Aujourd’hui, ils ont la PlayStation comme succédané d’apprentissage à la violence. Nous, nous avions les voitures. »

Moi : « Il y a peut-être du vrai là-dedans mais ta conclusion me semble exagérée. Nous avions d’autres réceptacles à notre violence naissante : les peluches, les figurines de héros comme rahan et tout ce que nous offre la nature de plus faible : les pétales de fleurs, les tiges, les fourmis. La voiture en faisait partie, mais ne semble pas exceptionnelle de ce point de vue et sans vouloir paraître pour têtu, c’est la seule chose citée qui se déplace toute seule.. »

Jean-Serge : « à l’exception près des fourmis, quand même ».

Moi : « tu as raison, je dis des conneries ».

Eclat de rire général. Mélanie nous regarde visiblement amusée, la bouche en cœur, le cul en fleur.

Je lui demande : « est-ce toi aussi petite fille, tu expérimentais ta force, ton pouvoir de destruction dans tes jeux ? ».

Mélanie : « très sincèrement, je ne crois pas. Je n’ai jamais torturé mes poupées, ni fait subir d’outrages à mes schtroumpfs ». Silence. « Tout ça n’est venu que bien plus tard avec mes petits amis ». Rires.

« Finalement, les croyants ont peut-être raison. Le péché originel existe. Du moins pour les petits garçons. Le cas de Jean-Michel et le mien semblent le confirmer. Pour les petites filles, je ne sais toujours pas mais j’aurais tendance à penser que tu nous dissimules quelque chose Mélanie. Sans vouloir t’offenser bien sûr ». dis-je joueur.

Mélanie : « bien sûr ».

Je connais Mélanie et Jean-Serge depuis à peine deux jours et je me sens vraiment bien avec eux, la sensation un peu banale mais pourtant bien réelle de les avoir toujours connus. Jean-Serge a perdu sa prime agressivité. Je m’imagine que Mélanie au caractère délicatement pervers, sent en moi quelqu’un avec qui elle a va pouvoir jouer. Libre d’esprit et de corps, d’apparence faible mais qui sait merveilleusement se défendre et déjouer les pièges qu’elle me tendra, je suis le compagnon de jeu parfait. Elle sait aussi que parfois je me laisserai faire et que par pure gentillesse, je ferais semblant de perdre et de succomber sous ses coups d’épée. Pure spéculation.

Belle fin d’après-midi ensoleillée. Nous n’arrêtons pas de rire. Le décolleté de Mélanie fait tourner nos têtes. Son visage nous ramène à la raison quelques instants. Puis nous replongeons dans l’évasement de son chandail. Flux et reflux qui berce ces douces heures passées ensemble. Le thé au jasmin est succulent, les mots d’esprit fusent. Du plaisir.

Jour vain

Je sors de chez mon cardiologue. Electrocardiogramme parfait. Tout va bien. Je peux continuer à aimer.

Jour J et K, L, M, N, O et P…..

De manière souvent incompréhensible, des gens pensent à d’autres gens qui sont physiquement loin d’eux. Est-ce que ces pensées ont un sens ? est-ce que grâce à ces pensées une partie du vide de nos existences se comble ?

Quoi qu’il en soit, à ce moment précis, je pensais aux gens que j’avais croisés récemment, à leurs visages, à des phrases qu’ils avaient prononcées. Une forme de prière laïque certainement, quoique pas toujours teintée de bienveillance.

J’aimerais tant les observer au moment précis où je pense à eux, les observer par le trou de la serrure, voir la réalité de cette soirée, loin des masques et des fards. Si j’avais ce don, je saurais que la dernière victime de ma vilaine concupiscence rue Saint Denis entrebâille discrètement la porte de la chambre de sa fille juste pour le plaisir de la voir dormir, que Tiphaine ma voisine de bureau est en fait désespérément seule et qu’elle passe ses soirées à pleurer sur son sort, que Patrick mon supérieur hiérarchique aime se faire sucer menotté, que Camille est déjà couchée, que Michel le libraire se tape des livres sur la Constitution Européenne plutôt que la jolie tibétaine, que Malika, la douce serveuse va se défouler en boîte de nuit avec ses copines, que Mélanie et Serge passent des heures au téléphone en parlant de tout et de rien sans s’avouer qu’ils formeraient un couple formidable, que Fiona regarde les étoiles avec son télescope flambant neuf depuis la lucarne de sa soupente.

Au moment exact où Fiona aperçoit la constellation de X (ou autres à vérifier), Michel termine son chapitre, Malika se fait peloter les fesses, Tiphaine n’a plus de mouchoirs et à 10000 kms de là (à checker) une détonation sans précédent réveille les habitants de la ville de Jeddah. Un gros boum suivi de beaucoup d’autres boums partout dans le monde.


Le récit de cette nuit a été le sujet de tant de polémiques qu’il est encore impossible d’en faire un compte-rendu objectif. Combien étaient-ils ? quel fût leur mode opératoire ? Les hypothèses les plus folles circulent.

Ce dont on est sûr, c’est que les attaques ont été perpétrées quasi-simultanément en Arabie Saoudite, en Irak, au Texas, en Mer du Nord, au Venezuela, à Rotterdam, à Kobe et qu’elles ont toutes réussi. Une nuit de larmes et de fracas pour les uns, une nuit de flammes et d’espoir pour les autres. En tout état de cause, la destruction systématique des moyens d’extraction et de transport du pétrole par des commandos bien entraînés.

Je les imagine avançant par groupes de 10, vêtus de noir et cagoulés, reproduisant méthodiquement des gestes répétés des centaines de fois à l’entraînement. Avançant fièrement poussés par le vent de l’Histoire, refusant toute violence inutile, toute effusion de sang gratuite. Armés de leur courage mais pas seulement : des explosifs ultra-perfectionnés, des substances chimiques capables en quantités infimes de rendre invendables des centaines de tonnes de brut, des armes d’assaut qui immobilisent les assaillants mais ne les tuent pas. Enfin normalement. Les autorités des différents pays concernés ont fait état de plusieurs morts. Aucun nom ne fut donné.

Comment sont-ils venus ? Nous ne le savons pas. Certaines âmes romantiques les imaginent venus à pied et repartis à pied, d’autres en vélo. Belle histoire mais quand même peu crédible dans la majeure partie des cas, notamment dans le désert saoudien et au Texas. Sans même parler de la Mer du Nord.

Ils sont venus, ils ont savamment saboté ce qui pouvait l’être et ils se sont volatisés. Une nouvelle armée des ombres était née. Elle a tirée une balle en plein cœur de notre civilisation dominée par le pétrole.

Cet assaut a ébranlé la planète. Face aux incertitudes nées de cette crise du pétrole sans précédent et malgré les appels au calme des différents gouvernements, les bourses se sont effondrées aussi brutalement que le prix du baril montait. La panique a envahi les capitales du monde entier. Qui sont-ils ? est-ce le début d’une guerre mondiale ? tout le monde se ruait dans les magasins, dans les stations-essence. En quelques jours, ce fut la pénurie totale. Des centaines de millions de personnes dans le monde entier, ne pouvaient plus prendre leur voiture pour aller au travail. L’absentéisme colossal dépassait les prévisions les plus pessimistes. Faute d’énergie et de mains d’oeuvre, des milliers d’entreprises fermèrent. Momentanément, croyait-on.

Qui fut à l’origine de ces attentats ? Le G8 se regroupa en cession exceptionnelle. On parla d’Al Queida, mais sans grande conviction. Un terrorisme nouveau était né. On le savait mais on ne comprenait pas ses motivations. Quel en était le but ?

La réponse vint une semaine, jour pour jour, après l’attaque globale. Des revendications fleurirent dans les rédactions des journaux du monde entier.

« Face à l’incapacité des gouvernements à proposer un modèle de développement responsable et durable qui ne porte pas atteinte à la planète, à ses ressources et à ses habitants, le Mouvement International de Construction d’un Monde Moins Vilain a décidé de mener une action volontariste à grande échelle. Nous sommes un mouvement révolutionnaire qui bien que profondément pacifiste n’hésitera pas à user de force contre les biens de production et d’équipement d’une société intimement perverse. Contre l’aliénation pétro-industrielle, nous nous élèverons. Contre la civilisation de l’automobile, nous combattrons. Notre mouvement est le mouvement de tous. Rejoignez-nous ».

Les messages de revendication côtoyaient les cris d’alarme environnementalistes et citoyens.

« Une société porte en elle le germe de sa faillite si l’élite n’est pas affectée par les conséquences de ses actes. Engoncée dans son confort, l’élite fait abstraction du chaos écologique et social ambiant. Renversez vos gouvernements, s’ils ne sont plus capables de vous aider à construire notre avenir commun ».

Les communiqués étaient à chaque fois des extraits de ce qui semblait être un manifeste.

« En perdant votre automobile ou l’usage de votre automobile suite à nos actions, vous aurez l’impression de perdre une partie de votre capital économique mais c’est faux. Vous êtes sans le savoir en train de faire un investissement à long terme sur votre existence et l’existence de vos enfants. Nous sommes de votre côté. Signé le Mouvement International de Construction d’un Monde Moins Vilain ».

Les medias et l’opinion étaient perturbés par la nature des propos qui bousculaient leurs repères et leurs grilles de lecture.


Jour d’espérance

Je ne suis pas sûr d’avoir compris dès les premiers instants que ma révolution, celle que je désirais par-dessus tout commençait à cette occasion. En fait, je suis même sûr du contraire. J’ai crû, comme beaucoup d’autres au départ, à une action fomentée par des milices armées islamistes visant à la déstabilisation du système capitaliste. J’ai crû qu’ils passaient vraiment aux choses sérieuses après des actions plus « publicitaires » comme le 11 septembre ; que la jihad débutait pour de bon.

Puis les messages sont arrivés et avec eux leur lot d’espoir. Des hommes et des femmes avaient pris le parti d’attaquer le socle de notre vilaine civilisation, sale et bruyante, fondée sur une technologie sale et bruyante.

Je me demande ce qu’en ont pensé les terroristes islamistes. Est-ce qu’ils ont pris ces attaques au sérieux ? voient-ils ces révolutionnaires masqués comme des alliés qui déstabilisent l’Occident ou comme des mécréants qui veulent appauvrir le Moyen et le Proche- Orient, principaux producteurs et exportateurs de pétrole ? Que pensent les prêcheurs des écoles coraniques ? ont-ils leur permis de conduire? à quoi leurs servent leurs voitures ? à faire des courses ? à montrer leur pouvoir ? ou simplement à se garer devant des écoles pour faire exploser des passants, qui ne sont sûrement pas plus innocents que vous et moi mais ne méritaient pas ça. Je ne sais pas. Peut-être ne le savent-ils pas eux-mêmes. Un seul ennemi, bien défini, paré de tous les vices, suffit pour déployer des monceaux de haine.

C’était le début de ma révolution. Camille le savait, elle aussi. Elle en a profité pour reprendre contact, pour me demander ce que j’en pensais. Je me suis laissé faire. Comme souvent, parce qu’au fond, j’aime bien ça. Parce que lorsque je lui parle, j’ai l’impression d’être quelqu’un de brillant. Elle boit mes paroles comme un millésime. Elle boit le jus de mes couilles aussi. Sans contrepartie financière.

Elle est gentille Camille, mais elle est vieille et j’ai du mal à m’habituer à sa vieille carne. Jeune pourtant, elle devait être belle à damner un saint. A âge égal, elle n’aurait jamais eu le moindre regard pour moi et aujourd’hui elle s’avilit pour un type médiocre qui n’a comme seule qualité que sa jeunesse, d’ailleurs toute relative. En la besognant, je pense à Fiona et à Mélanie. Je les aime bien ces filles, me dis-je devant ce cul vérolé et violacé. Elle mord l’oreiller, la Camille, pour me faire croire que je m’y prends bien. Je sais bien que non. Plus d’illusions de ce côté là. Je le fais pour passer le temps. Pour lui faire plaisir aussi. Et puis qui sait, elle me foutra peut-être sur son testament. Il en ferait une gueule le Jean-Serge !

Elle est perverse la vieille, dis donc, elle essaie de m’enfoncer un doigt dans le cul. Sous le coup de la surprise, je rue comme un cabri. « ça va pas non, tu m’a fait peur ». Puis finalement, c’est pas si mal.

Après l’effort, pas tellement de réconfort, uniquement la sensation de souillure. Le goût de la gaudriole est parti. Visiblement, pas pour elle, ce qui est quand même étonnant à son âge.

Dans le lit de Camille, adossé à un oreiller confortable, je trinque à « ma révolution » avec un agréable nectar de poire, pas trop sucré, juste comme il faut. Les lueurs du soleil s’évaporent.


Jour de café crème.

Le bruit de la rue, on ne l’entend pas dans la rue, mais quelques mètres à côté ; à l’ombre des cafés. Rumeurs qui bruissent sur le comptoir en zinc alors que des pintes de bières s’entrechoquent.

A ma droite : « mon gamin, il s’est mis dans la tête de tout faire sauter. Il dit que ça fait trop longtemps qu’on nous prend pour des chèvres. Je trouve ça un peu exagéré quand même. Les bagnoles, ça rend service quand même ».

A ma gauche : « moi j’en ai plus, ça coûte trop cher les caisses. Entre les fafiots, l’essence, les PV et le parking, j’en étais à devoir me restreindre sur tout ».

Un autre : « En tout cas, avec leurs conneries de bombes, on va tous se retrouver au chômage. Faut quand même être fada pour avoir fait ça. Y paraît que c’est un coup des sectes, un truc à la Raël ».

Un peu plus loin : « patron, tu me remets un demi ».
Le patron à la patronne : « Maman, tu lui mets la face B à Gégé ! ».

Le type à ma gauche reprend le fil décousu de la discussion : « ces mecs-là, au final, ils n’ont fait qu’accélérer ce qui devait arriver. Notre boulot, on l’aurait perdu à la fin car du pétrole, y en a presque plus. Des licenciements à droite à gauche puis de plus en plus massifs. Les plus cons, les plus faibles puis les plus laids se seraient fait virer. Puis les autres auraient suivi. Au moins là, c’est tout le monde d’un coup. La débandade égalitaire quoi ! ».

La révolution ? La plupart d’entre eux s’en foutent. Peut-on leur donner tout à fait tort ? Du moment que les bistrotiers trouvent un moyen de se faire livrer des fûts de bière. Voiture ou pas voiture après c’est du bla-bla technique. La vérité se trouve dans le jus, le réconfort passager dans l’ivresse. Pas besoin d’attacher sa ceinture pour cette balade-là.

Je dis au revoir à voix haute à ces hommes et ces femmes que je ne connais pas. Ils me répondent comme s’ils me connaissaient. Dans les cafés, tous les clients veulent se rassurer sur le fait qu’ils ne sont pas seuls, qu’ils ont des amis. « salut les gars ! à la prochaine ». « Le bonjour à votre dame ».

Une fois dehors, je marche quelques instants et je dépasse des joueurs de pétanque, aux abords d’un square, sur un terrain improvisé. La tension est à son comble. Le tireur vedette d’une des deux équipes joue sa dernière boule. Pan ! Il tire et rate.

Les journaux nous disent que les gens ont peur, que des mouvements sociaux sans précédents vont s’organiser. Dans mon quartier, ça ne semble pas être pour tout de suite. L’amicale des boulistes de la Roquette a bien comptabilisé deux défections parmi ses membres pour cause de transports rendus trop difficiles par la situation actuelle, mais statistiquement, pour le moment, ce n’est pas plus grave qu’une épidémie de gastro-entérite.

Est-ce que ça bouge ou pas ? je n’en sais rien. Je tape le code de mon immeuble, monte les escaliers et rentre chez moi. A l’intérieur, une odeur un peu moisie. J’ouvre les fenêtres et aère pendant de longues minutes. Je vais sur le balcon, il est 18h30 et je me rends compte que la rue est très calme. Comme un dimanche. Ou comme une journée sans voiture.


Nuit d’artifices

La nuit s’écrit une toute autre histoire. Les signes de la contestation prennent forme le long des trottoirs désertés. Le sommeil des braves citoyens est interrompu par de bruyantes déflagrations et des bris de verre tumultueux et incessants. Ambiance West Belfast. Concerto pour pyromanes en liesse. Le feu déchire la nuit dans un grand éclat de rire. Au nez et à la barbe des forces de police. Qui n’ont plus assez de budget pour se payer l’essence nécessaire à leurs rondes. Le Ministère de l’Intérieur prévoit un achat massif de vélos dans les semaines à venir pour remédier à cette situation absurde.

Au petit matin commence le décompte fumant des cadavres gisant sur le trottoir, de la tôle maltraitée, des pare-brises éventrés. On peut lire aussi quelques inscriptions taguées sur le capot des voitures à l’humour décalé et joyeusement foutraque. J’aime particulièrement : « le prix de l’essence augmente. Super ! ».

Etrangement, les bandes les plus organisées dans le carnage automobile disposent encore de réserves d’essence, qui leur servent à faire brûler les voitures. Les autres, les marlous en tous genres, font feu de tout bois : pinard, alcool à 90°, vinaigre… tout est bon pour provoquer l’embrasement et rigoler un bon coup.
Le manque de technique et de matériel adéquat les exposent à de sévères accidents mais ils n’en ont cure et continuent, malgré les plaies et les contusions, leur œuvre de destruction systématique, exutoire de leur difficulté à vivre.
Bien qu’ils essaient pour la plupart de les éviter, les dommages collatéraux ne sont pas rares. Les devantures et les abribus sont ainsi victimes malgré elles de la virulence des explosions.

Les automobilistes épargnés essaient, quant à eux, de faire front, planquent leurs voitures dans des endroits quasi-inaccessibles, renforcent leurs systèmes de sécurité. D’aucuns vont même jusqu’à dormir dans leur voiture pour intervenir en cas d’agressions.

Résultat entre ceux qui se métamorphosent en vandales nocturnes, ceux qui guette les agressions pour réagir et ceux qui sont réveillés par les explosions, quasiment personne ne dort. Les nuits blanches creusent les cernes d’une population totalement déboussolée.

Pour ma part, je n’ai participé à aucune de ces nuits autophobes. J’ai l’impression d’avoir déjà fait ma part de travail et je ne cautionne pas les agissements souvent gratuits de groupuscules qui recherchent avant tout le chaos et n’ont aucune conscience politique et sociale. Je tolère encore moins les virées des loulous de banlieue qui viennent casser du bourgeois sous un vague prétexte anticapitaliste.

Et puis, à vrai dire, je ne supporte pas le moindre bruit quand je dors. Je me suis acheté des boules Quiès, mais ça ne suffit pas. J’aspire au silence absolu. Je pourrais tuer pour l’obtenir. Je dors très mal entre désespoir et colère noire. Je trépigne, maudis l’humanité entière, refuse de prendre des somnifères. Pourquoi me fait-on chier au beau milieu de la nuit ? hein, pourquoi ? Allez faire votre révolution ailleurs que sous mes fenêtres ! Bandes de larves ! On est au 21ème siècle, merde, et vous n’êtes même pas capables de faire une révolution silencieuse ! ça m’étonne pas que vous vous soyez embourbés dans cette situation de merde, cette civilisation de merde ! Laissez-moi dormir !!!!
A la fin de mon emportement, au dernier soupir de détresse, mon esprit finit par abandonner et je m’endors. Jusqu’au prochain combat.

Jour de tonnerre.

Aujourd’hui, j’ai rendez-vous avec Fiona. Et ses grosses fesses. Pour dire vrai, j’avais prévu de voir Mélanie. J’ai vainement tenté de la joindre. Pas de réponse. Alors j’ai appelé Fiona qui sembla surprise de ma démarche mais qui accepta.

Qu’allais-je lui dire ? Rien d’essentiel. Comme d’habitude. Tous les stratagèmes échafaudés par mon cerveau convalescent dans la quiétude de mon studio ne se réalisent jamais sur le terrain. Ils s’évanouissent dans la nature, sans crier gare, et je n’ai pas la force d’organiser des battues dans ce maquis de sentiments confus pour les retrouver. Perdus ou enterrés, ils ne refont surface que quelques jours après, quand une autre occasion s’annonce et qu’un vague espoir renaît.

Je réfléchis longuement à ce que je vais mettre. J’opte pour un col roulé marronnasse, un jean sombre et des baskets beiges avec des bandes jaunes. Une fois habillé, je me dis que j’aurais pu me laver. Au cas où. Et me raser les poils qui poussent anarchiquement sur mes épaules. Et pourquoi pas débroussailler ceux qui campent dans la région de mon bas-ventre ? Oui pourquoi pas ? Mais finalement non, pas le temps, pas envie et surtout ça ne servira à rien. J’aime bien laisser mon corps « se reposer » le week-end. Ni shampooing, ni savon pendant deux jours pour compenser la frénésie hygiénique de la semaine imposée par le travail. En théorie, j’essaie même de ne pas utiliser l’électricité pendant des deux jours. Une sorte de shabat de deux jours. En théorie. Car en pratique, je mets quand même un peu de musique et je fais parfois bouillir de l’eau.

Pourquoi Fiona ne tomberait pas amoureuse de moi ? Je suis capable de la comprendre, j’en suis sûr. Au moins de lui faire croire que je la comprends, qu’elle est unique et qu’elle vaut la peine d’être écoutée avec attention, caressée des yeux, désirée. Cela me semble d’autant moins ardu que Fiona, je l’aime. Comme Mélanie. Parce qu’elles sont éminemment « aimables ». Parce qu’elles ont, l’une comme l’autre, cette simplicité innée, qu’aucun malheur n’a su dévoyer. Elles s’ouvrent au monde avec bienveillance. Elles connaissent pourtant ces chausses-trappes, mais au premier instant, celui qui précède les rencontres, en cet instant unique, elles laissent une chance à l’Autre, à la situation présente. Sans préjugés. Je les aime tout simplement. J’ai envie d’abandonner tout narcissisme pour me vouer à une seule et belle cause : m’occuper d’elles, les rendre heureuses. Faire leur bonheur.

Fiona et Mélanie sont pures. D’une pureté oubliée dans la vallée ici-bas. L’eau des source des plus hautes montagnes, éjaculant de torrents providentiels. Là-haut, tout là-haut. Si haut que les vaches ne peuvent y accéder et pisser dedans.

Cet après-midi, je vais voir Fiona, son beau sourire surplombant un corps de souffrance. Cet après-midi, je vais essayer de la faire rire. Cet après-midi… Baââââmmmm !. Un coup terrifiant secoue ma porte d’entrée, puis un second tout aussi violent.BOOOMM !. Que se passe-t-il ??!? Ma porte, merde ! Deux silhouettes noires armées se précipitent sur moi, me frappent au visage, me plaquent au sol. J’ai à peine le temps de crier qu’on me met un sac sur la tête. Un coup de pied vicieux dans les côtes me tord de douleur. On m’attrape les bras et m’attache les poignets dans le dos. Un second coup de pied dans la poitrine me coupe le souffle. Je sens qu’on me fait une piqure. J’essaie de dire quelque chose. De me débattre. J’essaie. Perdu.

Un jour de plus

Je reprends peu à peu conscience. Laborieusement. Encore un effort et j’ouvrirai les yeux. C’est fait. Ils sont ouverts. Mais ne voient pas. Enfin, disons qu’ils voient mais qu’à part le revers de la cagoule qui m’enserre la tête, il n’y a pas grand chose à voir.

Passé cette première surprise, mon corps me rappelle qu’il souffre. Mon cerveau en profite pour me rappeler que la souffrance, ce n’est définitivement pas mon truc, que je préfèrerais résolument mourir que de continuer à subir ça. Chaque respiration me rappelle que mes côtes sont broyées, chaque respiration me rappelle la cagoule et le manque d’air, chaque respiration me rappelle que je n’ai pas eu le temps de me laver les dents. Mes membres sont totalement engourdis. Et surtout, j’ai peur. De la suite.

C’était qui ces mecs ? qu’est-ce qu’ils me veulent ? La police ? ils auraient dit « police » ou un truc dans le genre avant de me tabasser ? des pervers ? non ! il faudrait être vraiment trop pervers pour s’attaquer à moi et je me serais réveillé avec une bougie dans le cul. Au minimum.

Il faudrait peut-être que je crie. Je n’ai jamais été doué pour crier. Ma voix ne porte pas. Et puis dire quoi ? : « au secours » (stupide), « y a quelqu’un ? » (masochiste), « j’ai la regrettable impression qu’il y a une erreur sur la personne » (ridicule), « où sont les toilettes ? » (j’ai envie de pisser. Indiscutablement).

Finalement, après une rafale de « c’est quoi cette merde ? putain ! » moyennement appuyés, j’enquille sur un « j’ai besoin d’aller aux chiottes. Je vais pas tenir longtemps. Si vous voulez pas que je pisse ici, il faudrait pas tarder à faire quelque chose ».

Je laisse passer quelques minutes interminables pour ma vessie puis lâche un tonitruant « dernière sommation » qui me fait rire malgré la situation.

Je compte jusqu’à 60, puis sans retour de mes agresseurs, je mets ma menace à exécution. Un long jet tiède me barbouille les cuisses et les jambes.

Puis mon cerveau se remet à bouillonner autour de deux thèmes principaux : « qui ? » et « pourquoi ? ». ça ne peut être que le coup du concessionnaire. C’est la seule chose de vraiment répréhensible que j’ai faite de toute ma vie. Hormis, coucher avec Camille. Ils doivent penser que je fais partie du Mouvement International de Construction d’un Monde Moins Vilain. Je dois être aux mains d’un gang anti-terroriste ou un truc du style. La perspective de me retrouver dans des conditions carcérales guantanamesques me terrifient un peu.

Se pisser dessus c’était loin d’être une bonne idée. L’odeur d’urine croupie m’indispose de plus en plus. J’ai une violente envie de vomir que je repousse de toutes mes forces. Dégueuler dans ma cagoule, c’est moyennement fun.

Tout ça m’occupe un peu. Finalement.


Jour de confession.

Interrogatoires incessants. De nuit, de jour, je n’en sais plus rien. J’ai l’impression d’être dans cette cage sans fenêtre depuis des semaines. Je somnole, je me réveille, je fais des pompes, des abdominaux, je danse frénétiquement, je me rendors. Puis, ils viennent inlassablement me reposer les mêmes questions auxquelles je réponds machinalement. Je leur dis la vérité, mais ils ne veulent pas y croire. Ils pensent que je vais finir par craquer et tout leur dire. Je leur ai déjà tout dit. Et j’ai déjà craqué.

- Depuis quand êtes-vous membres de l’Internationale anti-voitures ?
- Depuis jamais. J’ai fait une connerie tout seul, qui n’a blessé personne. Je l’avoue et je souhaite être jugé pour ça.

- Qui étaient vos complices ?
- Personne, je vous l’ai déjà dit. Hormis, la collaboration involontaire mais précieuse du commissariat du 11ème.

- Comment avez-vous procédé pour les deux supertankers du Havre ?
- Je ne suis jamais allé au Havre. J’ai jamais mis les pieds dans le nord de la France. Je ne sais pas de quoi vous me parler.

- Niez-vous connaître les car-killers ?
- Non, je ne le nie pas mais malgré les apparences, cela n’a rien à voir. C’est une association qui milite par la biais du débat d’idées et dont l’action la plus transgressive fut une randonnée à rollers lors de la journée sans voitures. J’ai rencontré cette association, il y a très peu de temps.

- Selon plusieurs témoins, vous y auriez tenu des propos radicaux ?
- C’est vrai. J’ai milité pour faire des sit-in devant les centres d’examen du permis de conduire. Sans succès d’ailleurs. Je continue à croire que la cause anti-voiture est une cause juste. Si du moins, nous souhaitons un futur pas trop pitoyable pour nos enfants et petits-enfants.

- Vous n’avez pas d’enfants ?
- Je le concède. En tout cas pas à ma connaissance. J’ai dit « nos » enfants, un « nous » collectif, qui inclut d’ailleurs les vôtres, si vous en avez, monsieur l’inquisiteur de mes couilles…par ailleurs, je tiens à dire. Plutôt à redire d’ailleurs, pour la cinquante millième fois que je désapprouve tout forme de violence dirigée vers les personnes, que je n’ai pris part à aucun événement autre que ce putain de concessionnaire à la con. Et que pour ce fait précis, j’aimerais être jugé normalement et dignement. Dans les films, on dit « déféré au Parquet ». Et bien ça m’irait très bien. Même déféré à la moquette si ça vous chante. Avec un juge sévère, un avocat agressif et tout le barzingue. Un truc qui respecte le code pénal.

- Lors d’une réunion, vous avez dit, je vous cite : « Il faut attaquer le mal à la racine. S’attaquer au pétrole. Tout mettre en œuvre pour cet objectif : empêcher l’accès aux stations-service, les attaquer si nécessaire, empêcher les supertankers d’accoster, faire naître des rumeurs, sur le pétrole et le cancer, écrire des fausses études, dire qu’Al Queida trafique l’essence, que votre véhicule est susceptible d’exploser, n’importe quoi, créer un climat de peur, que le pétrole devienne plus cher…je ne sais pas ».
Niez-vous appliquer des méthodes terroristes ?

- Oui, je le nie. Apportez-moi d’une part la preuve que j’ai dit cela, dans ces termes exacts, d’autre part que j’ai participé d’une manière ou d’une autre à ce type d’opérations. Je vous attaque pour diffamation. Je demande une nouvelle fois au script de notifier que je n’ai pas d’avocats, que cette procédure n’est pas légale, que mes droits élémentaires sont bafoués, que mes conditions de détention sont anormales et requièrent pour leurs auteurs des sanctions lourdes…

- Saviez-vous que l’incendie du concessionnaire de la rue de la roquette avait tué deux personnes, deux personnes âgées habitant au-dessus du magasin ? Lucette et Michel Maurice, retraités de la RATP, dont les corps carbonisés et les visages déformés témoignent de la souffrance terrible de leurs derniers instants. Par votre faute.

L’argument fait mouche. Je suis décontenancé, mais me reprends aussitôt:
- « Vous mentez. J’ai lu les journaux après l’incendie. Il n’y a pas eu de victimes. Uniquement des dégâts matériels. Vous êtes un beau salaud ».

Il sort deux photos d’une pochette et me les tend. Deux corps calcinés à la morgue.

-« ça prouve quoi ? C’est juste une pauvre photo . hein, ça prouve quoi ? ».


Jours sans fenêtre.

Souvent, on préfèrerait que ses parents soient morts pour ne rien avoir à justifier, pour ne plus penser à rien qu’à sa survie. Même si nos relations étaient faibles et que nos rencontres s’espaçaient de plus en plus, les savoir sans nouvelles, probablement morts d’inquiétude me torturait. Et qui sait ce qu’on leur avait dit ?

J’aurai pu penser aux privations, aux questionnements incessants, au manque de sommeil, et en fait je ne pensais au début qu’à deux choses : mes parents (surtout le jour) et le corps de Fiona (surtout la nuit).


Puis je me suis dit qu’un jour il devrait finir par me transférer dans une prison normale, avec des avocats normaux, des gardiens normaux mais également des compagnons de chambres normaux et que là les choses allaient peut-être se compliquer. Avec mon gabarit de jockey et ma tête d’intello, les choses pourraient vite mal tourner. Ça m’obsédait. Je ne pensais plus qu’à ça. Fini les parents et Fiona, je partais dans des conjectures alambiquées. Que faire ? Jouer au dur, c’était pas gagné. Ou alors, il faudrait que dans ma chambre il y ait un mec très faible, un vieux de préférence et que je le massacre. Mais pour être crédible, il faudra surenchérir dans la férocité, faire des trucs que les esprits limités de la cellule n’auraient pas pu imaginer, un geste particulièrement barbare. Qu’il me prenne pour un fou, peut-être gringalet mais suffisamment malade pour leur faire peur. Cela dit, je ne me vois pas faire un acte barbare. Et puis quoi ?

La limite de cette stratégie, c’est aussi que ça me desservira pour le procès. Barbarie gratuite sur un mec fragile pour des jurés, ce n’est pas la meilleure des cartes de visite.

Alors que faire, allumer un cierge pour qu’il n’y ait que des mecs sympas dans ma cellule. Ou rien faire et attendre dans la peur la première nuit.

D’ailleurs, est-ce que ça se passe la première nuit ? si j’étais eux, je ferais ça la deuxième. La première, le nouvel arrivant est tellement mal et a tellement peur qu’il ne dort pas. La deuxième, il se croit tirer d’affaires et boom, le cauchemar commence.

C’est des racontars tout ça ? j’espère que oui.

Pourquoi ai-je brûlé ce putain de concessionnaires ? j’aurais mieux fait de me lever une pute, ce soir-là, une petite black, fraîche et bien cambrée. Je lui aurai proposé de m’épouser. Elle aurait accepté pour les papiers et parce que je suis gentil. Elle m’aurait peut-être aimé, qui sait ?

Mais pourquoi est-ce que je pense constamment aux putes ? pour m’humilier un peu plus ? pourquoi ne pas penser à aborder une gentille jeune fille, lui faire la cour, se séduire simplement ? parce que je ne sais pas faire certainement. Dans un autre pays peut-être mais pas en France. En France, tout est compliqué. Quand tu vas parler à quelqu’un dans la rue, ton interlocuteur a comme premier réflexe la méfiance. Un mec qui parle à quelqu’un dans la rue, c’est un arnaqueur, si, il lui sourit, un pervers. Etre simple, aller vers les autres, c’est trop difficile, trop mal vu.

Dans les quartiers chauds, c’est différent. On part du principe que tous les gens qui s’y trouvent sont des pervers ou des arnaqueurs, parfois les deux. On part avec cette idée en tête, et on se dit que, tant pis, on va jouer quand même. Au final, on se rend compte que les gens sont des gens, qu’on peut se parler, qu’on peut même baiser dans un escalier puis se dire un mot gentil, échanger autre chose que du foutre. Quelques instants.

Mais est-ce vraiment le moment de parler de tout ça ?
Jour dans le noir.

Un matin, mes geôliers m’ont averti que j’allais être transféré. « Où ? Fleury-Mérogis ? La Santé ? Quelque chose comme ça ? ». Pas de réponse. Ils me menottent au niveau des poignets et des chevilles, me cagoulent puis me soulèvent. A peine trois minutes plus tard, je suis arrivé dans mon nouveau logis, dans le même bâtiment.

J’avais peur de la promiscuité. Je n’aurais pas dû. Ils me laissent dans une cave étroite, totalement obscure. Alors qu’ils s’apprêtent à sortir, je les interpelle pour leur faire remarquer qu’ils ont oublié de m’ôter les menottes. « Ce n’est pas un oubli ». Alors que la porte lourde et capitonnée se referme, j’entends un « Adieu », suivi d’un rire.

Ils ont dû comprendre que la solitude m’atteignait peu. Un peu d’exercice, quelques pas de danse, quelques jeux me suffisait pour passer la journée. L’avantage sûrement d’avoir été un enfant unique et de s’être emmerdé des dimanches entiers.

Ils veulent m’user et pour m’user, paradoxalement, il faut m’empêcher de me défouler. Certes, je peux encore me trémousser avec les bras et les jambes liées, mais c’est tout de même moins plaisant.

L’obscurité me terrifie aussi. Je m’imagine qu’il y a des rats dans ma cellule. Les rats sont ma pire hantise. Je n’ai aucun indice tangible de leur présence, mais le moindre bruit même interceptible me laisse sur le qui-vive. Je préfèrerais mourir plutôt que de vivre avec un rat. Je ne pourrais plus dormir. Je ne pourrais plus rester allongé, ni même assis.

Plusieurs jours se passent et je continue à avoir peur sans raison. Il n’ y en a pas certes, mais il pourrait y en avoir. Lorsque mes geôliers m’apportent à manger, une souris ou un rat peuvent s’infiltrer. J’ai toujours cette phobie à l’esprit. Lorsqu’ils entrebaillent la porte, la peur m’envahit. L’arrivée subite de rayons de lumière éblouit mes yeux au chômage. Troublés, ils voient tout et n’importe quoi et mon cerveau retranscrit le pire.

J’ai beau être rationnel, me dire que ce n’est pas possible, que depuis le temps, je les aurai senti, j’ai peur. Comme, d’une autre manière, à chaque fois que je me baigne à la mer, mais aussi dans une piscine, je ne suis pas tranquille, l’irrépressible sensation qu’un requin est dans les parages, attendant la bonne occasion pour me bouffer une jambe. Une séquelle probable des Dents de la Mer.

Cela dure en gros une semaine et puis d’un coup, je n’y pense plus ou plutôt je m’endurcis.

Nuit de rêve.

Plus les jours passent et moins je distingue mes états de conscience et de somnolence. Des images me reviennent à l’esprit, des espoirs manqués, des humiliations, des instants de bonheur aussi. J’ai l’impression de perdre pied. Je ne sais pas combien de jour sont passés. Depuis le début, je sens que les gardiens se foutent de ma gueule, qu’ils veulent me faire perdre mes derniers repères. J’ai la sensation que parfois, ils m’apportent un seul repas en 48 heures et que parfois ils m’apportent à manger deux fois en deux heures. Est-ce qu’ils se foutent de ma gueule ou est-ce que je suis fou ? Je ne sais plus.

Même les interrogatoires prennent une tournure nouvelle. Ils sont menés par un jeune homme, M . Carré, (trop ?) sympathique. Lyrique. Excessif. Il me parle de tout et de rien. Il m’interroge sur mes sentiments, mes parents, ma vie amoureuse, rarement de mon affaire et toujours très indirectement. Je dois avouer que c’est assez plaisant et que je me prête volontiers à ce jeu assez absurde au demeurant.

Lui : « vous êtes intelligent, sympathique, socialement installé ; je ne comprends pas que vous ne soyez pas marié à une charmante jeune femme ».

Moi : « Ce n’est pas l’envie qui me manque. Mais les femmes ne l’entendent pas de cette oreille. Je ne corresponds aux normes inconscientes qui poussent les jeunes femmes à la copulation et, in fine, à la perpétuation de l’espèce ».

Lui : « Expliquez-moi ça. »

Moi : « Sans être laid, je suis petit, malingre et ma santé est fragile. Je ne suis pas génétiquement un parti de qualité. Faire un enfant avec moi, c’est prendre le risque d’avoir un avorton ; se marier avec moi, c’est prendre le risque de finir veuf. Le physique prime sur le reste lorsqu’il s’agit de fonder un foyer et à ce petit jeu là, je suis tout en bas de l’échelle masculine de reproduction. Ma seule chance de m’en sortir aurait été de réussir socialement formidablement, que la mère inconsciemment se dise « je ne prends pas de risques en fait, il a tellement de pognon que ma vie et celle du petit, même avorton, sera assurée ». N’ayant pas réussi à me faire suffisamment d’argent dans la première parti de ma vie, j’ai fait une croix sur les charmantes jeunes femmes équilibrées. Il me restait alors à fouiller du côté des jeunes femmes déséquilibrées, les seules qui peuvent s’intéresser à moi. L’intelligence et l’humour attirent les filles bizarres, perdues, ce que j’appelle « les déséquilibrées ». C’est un créneau comme un autre mais harassant.

Lui : « Vous êtes une célébrité maintenant, ça va vous faciliter la vie ».

Moi : « En quoi suis-je une célébrité ? »

Lui : « Enfin, vous savez. Il y aura un avant et un après Christophe Defaye ».

Moi : « Mais est-ce que l’après sera mieux que l’avant ? ».

Lui : « En effet, c’est pas sûr, pas sûr du tout ».


Nuit de plus ou de moins.

Ce que j’appris bien plus tard, c’est que les polices, forces armées et services de renseignements généraux du monde entier pataugeaient dans la semoule. J’étais en fait leur seul début d’indices. C’est vous dire combien la solution de cette énigme était loin d’être résolue. Faute de mieux, ils ne pouvaient pas me laisser partir. J’étais pour les services français, une belle prise qui faisait la fierté de notre gouvernement lors des réunions internationales. La France était le seul pays à avancer sur l’affaire. Les « car killers » faisaient d’assez corrects suspects. Ivres d’une idéologie foutraque, ils avaient minutieusement monté leur coup, des cellules dormantes à l’étranger étaient intervenues le jour J dans l’anonymat le plus complet. Enfin, ça c’était la version officielle, parce qu’en réalité nous étions loin d’être crédibles avec notre association de bras cassés. Pour voir Fiona, Mélanie, Jean-Mi ou Jean-Serge en lieutenant ou même cerveau d’une faction terroriste radicale, il faut quand même avoir pas mal d’imagination. Certes, les malfrats et violeurs de vieilles dames ont parfois la tête de nos voisins, mais l’analogie s’arrête là. L’organisation d’une opération de cette envergure nécessite plus de jus de cerveau et de moyens que le viol d’une petite vieille à moitié sourde qui revient du marché.

Après l’euphorie des premiers jours suivant mon arrestation, la DGSE se retrouvait dans l’embarras. Ils comprirent très vite qu’il n’y avait rien à tirer de nous, même si je restais « le plus coriace et le plus mystérieux », dixit mon interrogateur prompt à la louange. Pour la forme, ils continuaient à nous faire subir une détention vigoureuse, en évitant, et je leur en suis grée, des humiliations trop gratuites. Le temps passait cependant et les puissances étrangères réclamaient des comptes. Les pays les plus touchés par la vague anti-voitures souhaitaient que certains d’entre nous leur furent livrés au plus vite. Ils pensaient pouvoir nous extorquer des informations plus efficacement. Le Quai d’Orsay fit savoir officieusement aux représentants étrangers que l’armée française avait une certaine expérience en la matière et que nous n’avions de leçon à recevoir de personnes. Les chinois et les russes insistèrent. Pour une fois que leur savoir faire pouvait servir à l’ensemble de la communauté internationale, il serait inconséquent de s’en priver. Le Quai d’Orsay tint tête.

Pour sortir de l’impasse, soit ils avouaient que nous étions innocents et que notre capture n’apportait pas d’éléments décisifs, mais c’était perdre la face après la glorification excessive déployée lors de notre arrestation, soit ils annonçaient à la presse que nous nous étions tous suicidés dans notre cellule, mais perdaient aussi la face. Donc ils décidèrent de rester dans l’impasse, disant que nous étions probablement un groupe local dormant, avec peu de liens avec la direction centrale du mouvement, que nous étions une prise « significative », car un faisceau d’indices laissent penser que nous aurions pu intervenir ultérieurement, mais finalement pas « déterminante » pour l’avancée de l’enquête. J’appris également plus tard que l’incendie du concessionnaire de la rue de la Roquette avait été médiatisé et que mon nom avait été cité dès les premiers jours comme leader du groupe « car killers ». Ce que je ne savais pas non plus, c’est que plusieurs milliers de manifestants demandèrent ma libération dès les premiers jours suivant l’annonce de ma détention. J’étais devenu le porte-drapeau de la révolution anti-voiture en France, et faute de concurrence, je devins un symbole au niveau international. J’étais devenu une sorte de rock-star, sauf que je ne savais rien de cette notoriété soudaine et qu’à cet instant précis, je venais de pisser sur mon pantalon, la faute à mes menottes qui me laissaient une dextérité toute relative lorsqu’il s’agissait de baisser mon froc.

J’avais quand même remarqué que certains gardiens étaient de plus en plus gentils avec moi. Parfois, j’avais droit à du « monsieur ». J’ai même dû signer un autographe. Sur le moment, je pensais qu’ils se foutaient de ma gueule, mais non ils voulaient vraiment un autographe. D’autres étaient particulièrement cruels. Ça les excitait d’humilier un mec qui fait la une du 20 heures. De l’autre côté des barreaux, je ne voyais dans tout ça que l’expression de personnalités très différentes.

Mes occupations étaient invariablement les mêmes : travailler mon système de défense, trouver des blagues pour les interrogatoires, penser aux femmes, me masturber.




Sieste évasive

Lorsqu’on n’est pas habitué l’enfermement réduit, non seulement, notre mobilité physique de mais également notre mobilité intellectuelle. Le cerveau se sclérose et nous pousse vers des lubies, des comportements monomaniaques. Sans stimuli extérieurs, on se rend vite compte de la petitesse de notre disque dur. Il ouvre en boucle les mêmes fichiers. Inlassablement.

Mais le temps passe et notre mémoire en jachère se met à refleurir. Des souvenirs remontent à la surface, titillent notre imagination et ouvrent de nouvelles portes qui nous donnent accès à des pièces inconnues avec au milieu de chaque mur de grandes fenêtres ouvertes sur des cours ensoleillées.

Prenons un exemple précis. Au début de mon enfermement, la masturbation revenait dans mon esprit comme un réflexe, physique et irréfléchi. J’en avais envie, je le faisais, j’étais apaisé. Une à deux fois par jour, puis trois à quatre, puis des dizaines de fois. Les jets de foutre remplaçaient le clocher de l’Eglise pour rythmer ma journée.

Après avoir atteint un pic à douze éjaculations, le nombre de jets de semence se mit à décroître jour après jour. D’un besoin physique, le besoin masturbatoire devint plus intellectuel. L’obsession devint théorique. Des souvenirs de mes premiers émois d’autosatisfaction me revinrent à l’esprit. Au début de ma puberté, je n’avais à ma disposition aucun stimulus sexuel traditionnel. Ni magnétoscope pour visionner des cassettes pornographiques, ni ordinateur, ni voisines exhibitionnistes, ni frère pour m’initier au grand secret, ni le courage d’acheter des magazines aux images explicites. Il fallut donc trouver autre chose. Après avoir cherché dans tous les livres m’appartenant ou appartenant à mes parents, je trouvais enfin deux trésors au pouvoir érotique certain pour un jeune enfant au cœur pur : le « guide de la sexualité » et le « Grand livre du Louvre », d’un côté la pure rationalité, les fondements biologiques et psychologiques, de l’autre la sublimation du corps féminin dans l’art occidental.

Le premier m’apprit les rudiments de la copulation, ainsi que toutes les déficiences ou troubles sexuels recensés. Je découvrais la force obscure par sa face la plus sombre : les défauts de la cuirasse. Je saisis dès le début que plus que du plaisir, le sexe me fragiliserait et serait source de multiples souffrances. Cela ne suffit pas néanmoins pour me dissuader d’aller plus loin dans mes investigations et expérimentations.

Le second me fit découvrir le corps de la femme et ses secrets. La Renaissance se conjugua dans mon esprit avec la naissance de mon désir d’amour et de stupre. L’Ecole flamande enflamma mes sens. Qui était donc cet inconnu qui avait eu la bonne idée de peindre deux femmes nues qui se touchaient délicatement les tétons ? Un esprit supérieur sans aucun doute. Il y avait les sculptures aussi. Un peu trop parfaites pour m’émouvoir. La peinture me semblait toujours plus canaille et l’évolution de la peinture combla mon besoin insatiable de découvrir de nouveaux corps de femmes. Après le catalogue du Louvre, celui du Musée d’Orsay et le choc Ingres. Les bains turcs, nom de Dieu, c’est quelque chose. Sardanapale, un vrai monsieur. Cette période orientaliste me toucha au plus profond et préfigura maints de mes choix de partenaires sexuels futurs. Couplés à la lecture d’Aziadé de Pierre Loti, je savais que mon bonheur se trouvait de l’autre côté de la Méditerranée.
Cette éducation sexuelle « classique » explique probablement mon peu d’attrait pour la lingerie, qui émerveille nombre de mes contemporains mâles. Dans la mythologie, point de porte-jarretelle, point de bas ou de substituts textile à la douceur de la peau, les corps seuls, sans fard ni honte, qui se montrent dans des jardins édéniques, au pied des montagnes les plus imposantes. J’ai gardé le goût de cette simplicité, poser mon regard sur les courbes du corps, me délecter de la nudité, me laisser surprendre par la diversité des gabarits, des profils, ne pas me laisser influencer par les goûts de mon époque. Regarder avec bienveillance, caresser des proéminences qui n’ont rien de honteuses, chercher les détails sans s’y attarder.

Après les orientalistes, j’eus deux autres chocs : Modigliani puis Picasso. Eux aussi ont modelé mes fantasmes féminins. Se branler sur la femme aux yeux verts fut un des plus grands bonheurs de mon existence. Je n’exagère pas, je vous assure. Quelle sensualité irradiante ! Quel trouble pour mon cœur d’adolescent ! La femme aux yeux verts est la femme de ma vie, celle que je recherche désespérément derrière chaque paire de lunettes de soleil Gucci. Maladive et pleine de vie, délicate mais forte, son souvenir m’accompagne inconsciemment. Et Picasso, dans tout ça ? Non, ce n’est pas possible de trouver un plaisir onaniste en regardant les femmes déconstruites. Et bien si, même les toiles cubistes, je vous le jure sur la tête de la femme aux yeux verts et aussi sur celle d’Azyadé. Elles sont terriblement sensuelles, elles m’ont initié aux physiques extrêmes. Je n’ai pas besoin de l’ « origine du monde » pour y glisser ma queue, j’ai joui sur des représentations que seuls les critiques trouvent abstraites. Pour moi, elles étaient bien concrètes guidant le mouvement de ma main, décidant de la cadence de mon mouvement.

Tout cela pour dire qu’au fil des jours, mon expérience de la masturbation se transforma. Elle ouvrit des portes de ma mémoire que l’on aurait pu croire closes à jamais. Ce lien quasi-ombilical entre le sexe et la peinture se réveilla. En pensant femmes, je vis bien d’autres choses, des souvenirs évanouis, la plaine de…., la bouche de…(retrouver dans les livres)…et Félix Valotton, pourquoi se souvenir de Valotton, sûrement parce que j’avais lêché le sexe de cette femme sur la page 42 du livre Y que j’avais gagné pour mes excellents résultats en classe de 5ème.

Je ne sais pas si je suis clair, mais croyez-moi ou pas, me caresser la nouille, devint pour moi une invitation au voyage, de ces voyages qui vous amènent plus loin que ce que vous aviez imaginé. (baudelaire). Si la vitesse est le pouvoir de parcourir un grand espace en peu de temps, alors oui indéniablement, je vais vite. D’un endroit à l’autre , d’un souvenir à l’autre, d’une sensation à l’autre. Mon cerveau avance plus véloce qu’une gazelle. Mes fers ne m’empêchent pas de courir sur les hauts plateaux de mes fantasmes. Pour l’instant.


Abat-jour

Cette mascarade doit cesser.


Jour de lucidité.

La porte capitonnée s’entrebaîlle. Je reconnais le pas leste de monsieur carré. C’est bien lui. Il porte un costume gris anthracite, zébré de fines rayures bleues, une cravate parme. Je ne sais toujours pas quel est le rôle de ce type. Pas l’allure d’un flic, plus celui d’un avocat. Il ne pose jamais de questions embarrassantes. Sa compagnie est agréable, une bouffée d’air frais dans ce cloaque.

Il m’adresse un salut amical puis demande gentiment au gardien de m’ôter mes liens. Ce dernier s’exécute immédiatement. Je le remercie d’un hochement de tête pour cette attention.

M. Carré :
- Vous allez bien, Arthur ?
- Disons que dans un pareil contexte, je pourrais aller plus mal.
- Ne nous dîtes pas ça, vous allez nous tenter. Votre force de caractère vous honore, mais pourrait nous pousser à déployer des trésors d’infamie envers vous, à multiplier des actes hautement répréhensibles au regard de la morale. Par jeu ou par perversité. D’ailleurs, c’est peut-être la même chose, le jeu et la perversité…qu’en pensez-vous ?
- Que ce n’est pas juste. Jeu et perversité sont deux notions différentes qui n’ont ni les mêmes motivations, ni les mêmes objectifs.
- Précisez votre pensée…
- Je n’en ai pas la force.
- « Vous me désobligez. Faîtes un effort… ». Il me regarde en souriant et ajoute un désuet : « parbleu ! ».
- Non vraiment.
- Diantre, quel mauvais caractère ce matin ! Changeons de discussion. Parlons de vos idéaux. La révolution anti- voiture. Magnifique sujet au demeurant, comme toutes les révolutions en marche. C’est le cas de la dire. « En marche ». Il rit de bon cœur de ce mot arrivé fort à propos.
Il continue : J’aime ces moments de l’histoire où l’espoir et l’action se rejoignent. Tellement intense, tellement étourdissant. Pas vous ?

Je ne réponds pas.

- En son temps aussi, la voiture fut une révolution, pas seulement technique, sociale aussi. La liberté individuelle de déplacement. A la portée de tous ou presque. La mer et la montagne n’étaient plus simplement des rêves. Elles rentraient dans le champ des possibles de monsieur-tout-le monde. Enfin, dirai-je.
- Vous me fatiguez.
- Quelle agressivité aujourd’hui !!, me dit-il faussement contrarié. Ai-je tort ?
- Il y a d’autres moyens de transport qui nécessitent des infrastructures plus légères et moins déshumanisantes. La voiture participe à l’éclatement de la ville. Plus nous sommes mobiles, plus la ville s’éparpille et plus nous avons besoin d’être mobile. La voiture crée de la dépendance, pas de la liberté. Elle crée un espace de circulation, pas un espace de vie. La conséquence ultime est la ségrégation, elle permet de s’éloigner pour se regrouper en communauté, de même niveau social et croyant aux mêmes valeurs. Elle segmente peu à peu la ville en ghettos.
- Tout ça est très théorique. Pure démagogie. Vous ne pouvez pas nier qu’avec la voiture, je peux m’évader, partir où je veux, conduire toute la nuit et voir le lever du soleil sur une plage de la côte d’azur. Je suis plus libre. Libre de rendre visite à une petite amie en lorraine, à une tante en bourgogne, etc…C’est un outil de liberté.
- Comme tous les autres moyens de locomotion, ni plus ni moins. On peut prendre le train, l’avion, le résultat est le même en plus rapide et en moins destructeur pour notre environnement.
- Cela coûterait horriblement cher.
- Si tout le monde les utilisait, le coût baisserait. Et puis, regardez les statistiques, 98% des trajets sont des projets de proximité en ville. Une étude a montré que la vitesse de circulation en voiture dans une agglomération oscille entre 15 et 20 km selon les villes, soit la vitesse d’un vélo. Est-ce que cela valait le coût de tout changer, de bouleverser le territoire urbain et rural pour un si infime résultat ? pour une vitesse qui ne fera que baisser à cause de l’encombrement.
- Je suis content de vous retrouver aussi vindicatif et batailleur. Du Arthur Soupleix dans le texte. Mais malgré vos belles idées, je crois que sur le fond vous vous trompez. Vous me dites que la voiture cause de la ségrégation, éloigne les gens. C’est vrai. Mais cela serait vrai aussi pour tous les moyens de transports, propres ou pas. Au fond, les gens ont peur des autres, ils ne veulent vivre qu’avec les gens qui leur ressemblent. C’est triste mais c’est la nature humaine. La voiture n’est qu’un outil. Cela serait la même chose avec un autre mode de déplacement.
- Peut-être, mais au moins on ne polluerait pas nos poumons et nos oreilles. Notre ville ne serait pas devenue aussi moche. Je n’ai rien contre la science, le progrès…je n’attends que ça qu’on découvre le moyen d’être télétransporté vite et proprement. Je dis simplement que l’automobile actuelle est une technologie barbare. Point. Arrêter de m’emmerder.
- Vous êtes prompt à l’emportement et à la vulgarité aujourd’hui. Je vais devoir vous quitter. Gardien.

Le gardien rentre dans la cellule, me menotte. M. Carré se retire sans un mot. La porte se ferme derrière lui.


Jour pour rien

Dans ma cellule. Ni vu. Ni connu.

Ni vu, ni connu, je t’embrouille.
Ni vu, ni connu, je m’embrouille.
Ni vu, ni connu, je m’emmerde.


Jour qui coule à pic.

Monsieur Carré, ne me laissez pas sur le carreau, s’il vous plaît. Mais Carré n’est pas sensible à mes demandes, d’autant plus que je ne lui ai jamais formulé. Cela n’aide pas.

Je suis sûr qu’il ne m’aiderait pas. Il ne peut pas. Il ne veut pas. Pas moyen de l’embobiner avec des paroles captieuses.

Apéro dînatoire.

C’est l’heure du dîner. Mon plateau-repas arrive. Haricots rouges. Un quignon de pain. Rassis. Une pomme. Verte.
J’engloutis ce repas. En un instant. Sans savoir que j’ai englouti un puissant somnifère par la même occasion.

Jour sans.

Le jour prend le dessus sur la nuit. Mon esprit remonte à la surface du réel. Lentement. Mes paupières clignent une fois, puis deux, puis trois. Abracadabra, le miracle a eu lieu une fois de plus. Je vois. Je sens. J’entends. Une journée commence. Aussi longue et vide que la précédente. Je trépigne à l’idée de me dégourdir les jambes. Je prends appui sur mes coudes et fait le geste de me lever. Rien. Je recommence. Je prends appui sur mes coudes. Un, deux, trois, mon esprit commande mais mon corps ne suit pas. Ou plutôt mes jambes ne suivent pas. Que se passe-t-il ? Bon sang, que se passe-t-il ? je me mets à crier. « Au secours ! A l’aide venez ! J’ai besoin d’un médecin. Au secours ! ».

Je rampe vers la porte, à la seule force de mes bras, emprisonnés par les bracelets métalliques. Arrivé à la porte, je tambourine de longues minutes. Aucun signe.
Je retente toute la journée. Tambourine nerveusement de mes deux poings serrés. Pas de réponse. Où sont-ils ? Qu’arrive-t-il à mes jambes ? elles sont comme mortes. Elles ne répondent pas. Extérieurement, rien d’alarmant. Pas de marque, de cicatrice, juste une incapacité physique à me mouvoir.

J’attends avec impatience l’arrivée du déjeuner. Mais les heures passent et personne n’approche. Ils se sont tous barrés ou quoi ?

Je reste ainsi éveillé plus d’une vingtaine d’heures, tenaillé par la peur et l’incompréhension.

Enfin, un bruit à l’extérieur, le gardien approche, regarde par l’œilleton et me demande de reculer. Je m’exécute difficilement, me tortillant comme un ver, tout en continuant à lui parler. « Où vous étiez , merde ? ça fait une journée que je gueule comme un putois. Il faut qu’un médecin m’osculte. Je ne peux plus bouger mes jambes. »

Le gardien : « Impossible ».

Moi : « Mais, je vous dis que c’est grave. Je ne déconne pas là. ».

Le gardien : « Vous êtes infirme. Point. Vous devez vous y habituer ».

Moi : « mais… ».

Le gardien : « Fermez-la maintenant » me dit-il en m’envoyant un coup de latte puissant dans les couilles, qui elles sont bien vivantes. Je me tords de douleur et avant d’avoir eu le temps de me reprendre, j’entends la lourde porte qui se referme devant ma souffrance et me laisse m’y enfoncer.

Pas de jambes, pas de chocolat.

Les jours qui suivirent furent douloureux. Perdre l’usage de mes jambes acheva mes derniers lambeaux d’espoir. La vie était déjà si dure à dompter en ayant une totale intégrité physique ; alors amputé, je savais que je ne trouverais jamais la force de faire face. J’ai toujours eu peur de perdre quelque chose : mes dents, mes cheveux, ma vue, ma virilité…alors deux jambes imaginez. Je ne voyais qu’une solution à la situation présente : la mort. Me laisser mourir à petits feux, refuser la nourriture, refuser de boire. Je trouvais simplement la force d’aller pisser au fond de ma cellule. Maigre consolation mais consolation tout de même mes chiottes étaient à la turc. Je les exécrais, il y a quelques jours, je les adorais maintenant. Jamais, je n’aurais pu me hisser sur une quelconque cuvette. Là, je parvenais à m’en sortir tant bien que mal. Certes, mes mains et mes genoux étaient en contact avec l’émail souillé, mais ça allait quand même. Je gardais un soupçon de dignité. Cela avait son importance au moment de mourir.
Mes forces partirent très vite. Ma conscience aussi. Je sentis les derniers braises de ma vie se consumer, quémandant une ou deux bûches pour se relancer. Tout devint trouble puis tout disparut. Bye bye Soupleix.

Jour avec.

Un nouveau matin. Je me réveillais. Dans ma cellule. Je me sentais pâteux mais physiquement plus fort que les dernières heures ayant précédé mon évanouissement. Je n’avais pas faim non plus. J’avais dû être transfusé pendant mon sommeil. « C’est dégueulasse », criais-je, « de me maintenir en vie contre ma volonté. Je ne sais pas comment vous avez fait, mais vous m’avez bousillé les guiboles et maintenant vous me faîtes capoter ma sortie. Bandes de salauds ». Tout mon corps vomissait une haine profonde. Malgré mon état de faiblesse, mon corps crispé se débattait. Mes poignets frappaient le sol pour briser mes chaînes, mes pieds martelaient le sol. Mes pieds ? merde, mes pieds, ils remarchent Je rêve ou quoi ? je suis infirme, je meurs, je revis, je me réveille, je remarche, c’est quoi tout ce cinéma, nom de dieu. Vous voulez que je devienne dingue, c’est ça, hein ? c’est ça ?


A peine, avais-je fini que je reconnus derrière la porte le pas de Carré. Cliquetis, les verrous sautèrent et il fit son apparition, un sourire narquois aux lèvres.

- Bonjour Arthur, vous permettez que je vous appelle Arthur.
- Cassez-vous.
- Drôle de façon de remercier vos bienfaiteurs Arthur Soupleix. Nous vous avons sauvé la vie, vous savez ? c’est passé à ça, me dit-il en me montrant avec son pouce et son index une infime distance. Selon ses estimations, celle qui sépare les vicissitudes de la vie, du repos éternel. Eternel ? enfin à ce qu’on dit. Sachant qu’à ce chapitre, on ne peut avoir d’absolue certitude. Regardez-moi, je suis peut-être mort une poignée d’instants et me voilà pourtant le cul posé sur ce sol froid et inhospitalier.
- Vous êtes des raclures. Surtout vous d’ailleurs avec vos airs à pas y toucher. Ça vous fait bander ces petits jeux malsains, hein Carré ? Enquiller des petites blagues potaches sur le dos du bouc émissaire, jouer avec sa vie qui vaut que dalle. Avec sa mort aussi. Tant qu’on y est, pourquoi se gêner ? ça vous coûte moins cher que d’acheter des DVDs pour pervers dans des officines pour dégénérés. La perversité, tous frais payés par l’Etat, avec un grand « E » comment Enfoiré. Bizuter un type dont toute la vie a déjà été un long bizutage.
- N’exagérez pas, un simple exercice sur le thème de la mobilité. Nous avons réduit votre vitesse de déplacement sans l’annihiler totalement. Les jambes en moins, c’est toujours mieux que la tétraplégie. Se mouvoir à la force des bras. D’après vous, quelle était votre vitesse de déplacement en rampant ? 500 mètres heure ? plus ? moins ?
Ce n’est pas négligeable. Pour un ver de terre, par exemple, votre performance pour vous déplacer poussivement du fond de la cellule jusqu’à la porte pour y tambouriner explose les records du monde établis par les plus véloces vers de terre ayant existé sur cette planète. Même surentraîné, même surdopé, un ver de terre ne pourra jamais atteindre cette vitesse. Si vous le souhaitez, je vous donnerai la cassette de votre exploit. Nous l’avons filmé pour faire baver d’envie les vers de terre.

Une pause pour me laisser le temps d’encaisser la nouvelle. Je suis filmé depuis le début. Entre sanglots, chorégraphies fiévreuses et performances masturbatoires, ils ont de quoi faire un making off assez enlevé.

Bien sûr, il n’y a pas non plus de quoi s’enorgueillir. Rappelons que la vitesse de la lumière dans le vide est de 299 792 458 mètres par seconde. Une marge appréciable de progression pour votre record.

Il s’arrête un instant puis reprend.

- Etonnamment, j’ai l’impression qu’ en réduisant la mobilité de votre corps, j’ai aussi réduit la mobilité de votre esprit. Vous étiez moins vifs, l’œil en berne, l’imagination au ralenti, les souvenirs enfouis sous une épaisse couche de poussière. Est-ce que je me trompe ?
- Vous pensez vraiment que j’ai envie de jouer avec vous…si c’est que ce que vous cherchez, changez de bac à sable…j’ai rangé mon seau et ma pelle pour les dix prochaines années. Sortez.

- Comme vous voulez.

Tunin’ fever.

Une deuxième épreuve en guise de confirmation de leur pouvoir de nuisance, carré et consorts. Toute la petite bande réunie pour me les briser menues. Pour quelle raison, je n’en sais fichtre rien, mais le résultat est atteint. Hâchées menues. Passées à la moulinette. Je ne tiens plus. Epuisé.

Le danger vint cette fois de hauts parleurs vrombissant toute la journée. Et pas n’importe quelle musique, on m’a gâtée. Que du bon ! Que du sensible ! Le bruit incessant de moteurs qui tournent, ambiance tuning de Calais et quelques douces variantes : accélérations, crissement de pneus, symphonies de freinages assourdissants. Tout le charme de la musique industrielle, orgie de décibels larguées à grands coups de pistons vengeurs. Insupportable. De jour comme de nuit. Omniprésente. Quelques espoirs évanouis après des calmes trompeurs qui n’étaient en fait que le prélude d’un déchaînement sonore. Apprendre à vivre avec le bruit. Impossible. Au bout de 3 jours et 3 nuits, j’ai réfléchi sérieusement à l’hypothèse de me creuver les tympans. Je ne l’ai pas fait, me disant que l’épreuve comme la précédente aurait une fin. Puis une semaine passa, sans vrai sommeil, quelques moments de somnolence par inadvertance, ma patience égarée. Mes nerfs. A fleur de peau. Pourquoi ?

J’ai maintenant une raison toute trouvée pour détester les automobiles. Rejet physique. Vomissement instinctif. Réflexe acquis au cours de ces heures de démesure sonore. On parle souvent de la dureté de la solitude et du silence, je peux vous dire que la solitude et le bruit, c’est pas mal non plus. Sale programme pour sales journées.

La tête dans un étau. Une migraine répétitive et qui prend toujours plus de place. Vivre avec la nausée en permanence. Se masser le crâne. Les tempes. Se tirer les cheveux jusqu’à se les arracher par poignées. Je ne rêve plus, je ne pense plus, je souffre. En silence. Au milieu du vacarme. Le besoin de roter, d’expulser, en sachant que les caméras sont là, qu’elles filment mon calvaire, peut-être retransmis sur internet pour voyeurs dépressifs, en quête de tristesse plus voyante que la leur. Arthur M. Soupleix, en direct de sa cellule. Vous avez vu les gars, il s’embête pas, il a même de la musique. La prison, c’est plus que c’était. On leur donne tout et ça coûte cher. Je suis pour le retour du bagne. Casser des cailloux à Cayenne. Bosser à je-ne-sais quoi, pour je-ne-sais-qui. Dans la peau de moins que rien qui ne valent pas même le prix du tissu qui les habille. Hahahhha ! Hiihihiii ! Hooohoho !

La résistance humaine à la souffrance est incommensurable, paraît-il. Pas la mienne, je ne résiste à rien. Ni hier aux plaisirs faciles qui s’offraient à moi, ni aujourd’hui à la débauche de souffrance qui m’assaille. Ni à l’envie de pisser, ni à celle de chier, ni à celle de me buter. I don’t want to go any further.

Allongée au milieu de la pièce grise, je ne vois toujours que ces quatre murs délabrés, immobiles, mais qui me provoquent en laissant passer ces sons infernaux qui me tenaillent, rongent les dernières poches de courage, les dernières cernes de fatigue, les derniers plis de désespoir. Poser mon front sur le sol, sur les parois, chercher la fraîcheur qui apaisera le feu intérieur. Les rats sont là sous les os de mon crâne, grignotant ma raison, vitupérant une rengaine sans queue ni tête, désaccordée. Violente par ce qu’elle ne sait pas que l’harmonie existe. La mélodie du bonheur, mon cul ! La mélodie de la terreur et son orchestre macabre joue pour moi. Je suis aux premières loges. Celles qui coûtent très chères. Pas même entouré de vieilles peaux qui sentent la vieille bique. Mais de moi qui sent la pisse, qui ferme les yeux, qui se bouche les oreilles avec mes mains usées. Moi, abîmé au milieu de la pièce. Qui plie sous les coups de butoir de la sono. Perdant, au milieu du ring, sans pouvoir s’approcher des cordes. Pour se les mettre au tour du cou. Partir dans l’anonymat à la fin du combat. Sans avoir combattu. Dans un ultime effort, je murmurais : « Prenez ma chair broyée, je la vends au kilo » et mon calvaire prit fin.

La course à l’échalote.

Avant cette déferlante d’espiègleries made in Carré, j’étais un détenu dilettante. Les épreuves successives firent de moi un détenu professionnel.

Vous me direz que je méritais bien ce qui m’arrivait. On ne peut contester qu’avec mes conneries, j’avais creusé profond le sillon de ma perte et ouvert les précipices de la déchéance. J’aimerais ajouter : « je fus l’artisan consciencieux du malheur, j’ai bricolé les conditions de mon désastre, mazouté mes rêves au bord de la plage de la désolation », mais cela ferait peut-être beaucoup.

Si Carré voulait faire de moi un bon professionnel de la détention, il ne pouvait s’arrêter en si bon chemin. Le professionnel s’entraîne tous les jours, inlassablement, répétant les mêmes gestes, stimulant ses muscles et ses réflexes.

Pour m’éviter une triste régression, Carré me concocta un nouveau programme dont je ne connus pas le nom officiel, mais que j’appelai officieusement la « course à l’échalote », dénomination, ma foi, assez drôle mais qui ne déclencha l’hilarité de personne, vu que j’étais seul.

Ce « jeu » avait une pseudo-justification théorique. En effet, m’expliqua Carré, dans un monde sans voitures, l’acheminement des biens de consommation serait plus difficile, probablement plus lent et moins flexible. Dans un premier temps, dans les zones urbaines actuelles, nous vivrions en état de pénurie. La nourriture ferait l’objet d’une compétition acharnée. C’est pourquoi il souhaitait recréer les conditions de cette compétition entre nous. Nous, c’était visiblement moi et les autres militants anti-voitures incarcérés.

Se peut-il que Jean-Serge, Mélanie, Fiona, Jean-Mi soient incarcérés à quelques mètres de moi ? Infortunés compagnons d’une situation foireuse. Au départ, simple volonté de rencontrer des personnes, puis l’engrenage implacable qui se met en marche. S’ouvrir aux autres et, en même temps, les veines. Par inadvertance.

Le principe de la compétition est simple, me dit Carré, pour manger, il faut se déplacer plus vite que vos collègues de la lutte vélorutionnaire. Vous serez chronométrés avant chaque repas sur une course dont la longueur changera chaque jour. Parfois 20 mètres, parfois 20 tours de terrain de promenade, parfois 100. Vous ne verrez pas vos adversaires.

« Pouvez-vous me dire avec qui je vais courir ? » m’interrogeais-je.

« Pas ‘avec qui’, ‘contre qui’, vous allez courir. C’est une compétition, une lutte acharnée pour ne pas mourir de faim . Et non , je ne vous dirais pas contre qui. Remarquez simplement que la voiture permettait à une femme d’aller à la même vitesse qu’un homme, un jeune qu’un vieux, un handicapé qu’un valide. Aujourd’hui, grâce à vous, retour à l’animalité ! Vous vous battrez contre des gens plus jeunes, mais peut-être aussi des femmes ou des vieillards, qui sait ? vous êtes bien placés pour savoir que nous sommes capables du pire.

Pendant 48 heures, je m’abstins de participer à ces courses. S’ils ne mentaient pas, je ne voulais en aucune façon prendre le risque de porter atteinte à la santé de Fiona ou Mélanie. Comment résistait-elle à l’enfermement ? Je m’inquiétais pour elles et aussi un peu pour jean-serge.


Puis, la faim se fit plus tenace. Elle prit le pas sur mes remords. Je réussis rapidement à me convaincre que Carré mentait. Il n’y avait pas de courses, juste moi au milieu de l’arène. Un défi entre lui et moi pour m’humilier. Mais l’humiliation, je m’en branlais.

Par ailleurs, ces courses me permettraient de sortir de ma cellule. Voir du pays, ironisais-je.

J’acceptais de jouer le jeu. Par contre, du pays, je n’en vis que modérément. Mes geôliers me bandèrent les yeux pendant mon transfert. Je fus allongé sur une civière. Le transfert dura 712 secondes, comptées approximativement dans ma tête. On m’ôta le bandeau et mes liens. J’étais dans un gymnase, une cage de hand-ball, un panneau de basket-ball, des poids et haltères dans un coin. La salle de sports du personnel ?

La course du déjeuner durait trois tours de gymnase. Je ne me rends pas compte à quelle distance, cela peut correspondre ? 200 ? 300 mètres ? Au collège, j’étais nul pour le sprint. Pas assez musculeux. Mais au-delà, je me débrouillais.

Une fois debout, je sentis mes jambes légèrement flageolantes. Etait-ce dû à ce trajet allongé ou bien une forme inattendue de stress ? Devoir courir me rappela mes années de collège. Le sport revêtait à mes yeux la plus haute importance. Ayant deux ans d’avance sur mes condisciples et étant de surcroît bas de plafond et malingre, j’étais voué à faire partie de la caste des incapables, au même titre que les petits gros et binoclards de service. Ceux qu’on choisit en dernier lorsqu’on constitue les équipes. En désespoir de cause. Parce qu’il n’avait pas le courage de nous dire que nous ne pouvions pas jouer. Je me suis toujours battu contre cette situation qui semblait pourtant inexorable au regard de mon gabarit. Je m’entraînais, je faisais du sport dans des clubs en dehors de l’école, assimilant de la technique, développant ma dextérité. Au final, j’étais un joueur de ballon respecté, que ce soit en foot, au basket ou au hand. Par contre, je fus toujours un sprinter poussif, pour ne pas dire minable. Pas assez explosif. Une musculature faite pour les efforts longs, et encore…je n’ai pas achevé beaucoup de courses de fond. Ce sont elles qui m’achevaient bien avant la ligne d’arrivée.

Donc me voici au seuil du départ, entouré de deux gardiens gaillards, qui avaient dû être dans leur jeunesse des coureurs satisfaisants avant de voir pousser leur bedaine à grandes lampées de demis de bière bon marché.

Je leur demande : « ça se passe comment pour le départ ? vous avez un starter ? un sifflet ? ou plutôt ambiance cour d’école ‘un, deux, trois, partez’ ? »

Le gardien le plus massif et le plus pataud, aux capacités intellectuelles apparemment assez limitées : « Tu verras bien. »

L’autre : « mets toi en position de départ, le gong peut arriver à n’importe quel moment. C’est pas nous qui… » BANG. « …le faisons ».

Un moment de doute. C’était ça le gong ? Deux bonnes secondes se sont passées. Je suis deux mètres devant la ligne de départ.

Le premier gardien : « T’attends quoi… ? ».

Je me mets à courir, modérément au départ, puis essaie d’accélérer. Mon corps répond mal. Une petite poussée de rien quelques mètres, puis l’adrénaline, l’énervement de pas avancer, me porte, la colère, oui la colère c’est souvent ça qui me pousse, qui me réveille quand je me laisse aller. J’accélère. Mes mouvements sont désordonnés, inconsciemment j’essaie de calquer les mouvements des champions que je regardais devant le poste. Plus que quelques mètres. Allez ! Allez ! A l’arrivée je casse mon buste à la manière des Lewis, Fredericks, Christie que j’admirais.

Tout essouflé. Ridicule à côté des gardiens qui semblent déçu de ma performance. Ils avaient peut-être parié un billet sur moi avec des collègues. Je suis plié en deux. Accroupi, la tête baissée, hors d’haleine. Hors de moi aussi. De jouer leur jeu pervers.

Ils me rebandent les yeux, m’allongent sur la civière, je sens des gouttes de sueur infectes qui s’extirpent des mes pores. Au niveau du bandeau, une goutte plus grosse que les autres me coule le long de la joue et vient finir sa course au coin de mes lèvres bleuies.

« J’ai gagné ? ».

Ils ne répondent pas.

« Oh, j’ai gagné ? ».

« On n’sait pas. Reste calme. ça sert à que dalle de s’exciter. »

De retour dans ma cellule, avec je le sens une défaite de plus à mon tableau de médailles vierge de toute médaille. L’après-midi se passe sans plateau-repas. Confirmation de la défaite.

Une sieste salutaire, vautré sur le béton froid auquel mes pores se sont habitués. Je m’y sens aussi bien que le museau délicatement appuyé contre le sein maternel. Dormir par terre est bien la seule chose qui ne me gène pas lors de cet enfermement. J’ai souvent dormi par terre. Mon père aussi dormait par terre. Atavisme familial d’une ligné de dingues qui a toujours refusé le confort, le sentiment de trahir ma classe je l’ai toujours ressenti au plus profond de moi. Mais de quelle classe s’agit-il ?

Pas le temps de cogiter politique et marxisme, il est 19 heures et c’est reparti. Gardien identique – demeuré -, bandeau identique – qui sent le phoque, le cérémonial recommence. Petit jeu athlétique, pas encore tragique car la faim ne me tenaille pas suffisamment. Alors qu’est-ce que vous m’avez mitonné cette fois-ci ? Un 1500 mètres, un 3000 mètres steeple avec des haies et une rivière profonde, avec pourquoi pas des piranhas affamés, des dobermans à ma poursuite ? Combien de temps encore vais-je rire de cette situation? le bandeau est déserré, retour dans le gymnase qui suinte la transpiration fétide et l’urine flétrie de quinquagénaires priapiques.

« Quoi un 10 000 mètres ? vous vous foutez de ma gueule ? »

Je ne vais pas courir comme un dératé pendant deux heures pour qu’on me fasse l’aumône de spaghettis à la bolognaise cuisinées avec de la sauce tomate rance ou d’un faux-filet trop cuit.

« C’est 10 000 mètres ou retour à la maison. Choisis vite, nous aussi on a pas que ça à faire » me dit brusquement le moins con des deux.

« On rentre. Trop dur. Je ne peux pas courir aussi longtemps sans rien dans le ventre.».

Les gardiens me portent jusqu’à ma cellule. Une fois de plus le loquet se referme sur mes rêves de liberté. Extinction des feux. A demain. Pendant quelques instants, je pense aux longues foulées de Gebresselassie sur les hauts plateaux de la Rift Valley, au regard déterminé de X (chamiponne éthiopienne), au buste droit de N’Geny…Juste courir. Just do it. Teête haute et souffle court.

Nuit de labeur.

Pendant cette nuit, on aurait pu croire que mon esprit se serait concentré uniquement sur la quête de nourriture, des rêves de chasse aux lapins en Bourgogne, de braquage d’épicerie, de tango fiévreux dans un bal milonga de Buenos Aires entre une tranche de jambon aux yeux de braise et une endive qui a le feu au cul. Et bien non. J’ai rêvé de travail et plus précisément de mon travail. Pas celui qui me fait vibrer. Celui qui me paie.
Je me suis souvenu d’un test que le service ressources humaines m’avait fait passer, ainsi qu’à tous les autres jeunes de l’agence ; un test comportemental appelé « Profil Success Insights ».

Le préambule se voulait rassurant : « Ce profil analyse votre style de comportement, c’est-à-dire la façon dont vous agissez. Est-il exact à 100 % ? Oui, non et peut-être. Nous ne considérons que les comportements. Nous présentons des constatations et nous vous indiquons les types de comportement que vous adoptez le plus fréquemment. Il s’agit là de tendances considérées à un moment donné d’une vie, d’une carrière. Cette analyse ne doit pas être interprétée comme un jugement porté sur une personne, encore moins comme un jugement définitif. La nature humaine, en évolution perpétuelle, est trop complexe et riche pour qu’on se permette de coller une étiquette sur un individu, quel qu’il soit ou de l’enfermer dans une boîte. En lisant votre profil, ne tenez pas compte des éléments de l’analyse qui, d’emblée, pourraient vous paraître inappropriés, vérifiez cependant auprès d’amis ou de collègues qu’ils ne correspondent pas à un aspect de votre personnalité que vous pourriez ignorer.

Le test prenait la forme d’un Questionnaire à Choix Multiples sur des affirmations sans intérêt, sur lesquelles je n’avais objectivement aucun avis et auxquelles je devais dire si j’étais « totalement d’accord », « plutôt d’accord », « plutôt pas d’accord », « pas d’accord ». Je regrettais l’absence de cases : « Ne sais pas » , « Pas d’a vis », « je m’en fous », « je veux partir immédiatement » qui auraient été plus justes sur le fond exact de ma pensée ou disons de mon absence de pensée.

Qu’en est-il ressorti ? J’ai reçu cinq semaines plus tard un feuillet d’une dizaine de pages établissant mon profil psychologique dans le contexte professionnel. Le compte-rendu débutait par les lignes suivantes : « Arthur n’aime pas qu’on poste de travail soit mal tenu et désordonné car, pour lui, c’est synonyme d’un travail de qualité insuffisante. Il est parfois trop susceptible quand on critique son travail. Si vous tenez à lui faire des commentaires, vous avez intérêt à avoir raison car il ne va pas le prendre à la légère. Il peut être sensible aux commentaires concernant la qualité de son travail. Il s’efforce d’améliorer constamment ce qu’il fait. Il est très doué pour exécuter des travaux minutieux et précis… ». Quel est le sombre crétin né de la hanche de la connerie qui m’a pondu ces niaiseries ? « Christophe n’aime pas qu’un poste de travail soit mal tenu et désordonné »…bah t’as qu’à venir dans mon bureau…tu ne vas pas être déçu…à côté de mon bureau Sodome et Gomhorre, c’est un repère de bonnes sœurs. J’aime le bordel, certes organisé, mais j’aime le bordel. Devoir rechercher dix fois par jour des documents qui sont à deux centimètres de moi sous des piles de documents photocopiés et de journaux sportifs ne m’a jamais semblé une vraie perte de temps. Une façon comme une autre de voir les chose. J’ai l’impression que du chaos naîtra quelque chose de neutre et d’inattendu. Pour le reste, d’accord, je travaille consciencieusement, mais moins par souci de bien faire les choses que par crainte de me faire virer. Je ne travaille que pour la pérennité du mon salaire à la fin de chaque mois, je ne construis rien d’autre que mon confort présent et futur.

Mon passage préféré est : « Christophe peut par moment aller vers les autres. Bien qu’introverti, il s’engagera à l’occasion dans une conversation sociale. Il s’emporte rarement mais si « une goutte d’eau fait déborder le vase », il a tendance à exploser ».

Dans le désordre, d’autres phrases, fausses la majeure partie du temps, incongrues toujours m’interpellent : « il faut se tenir au moins à un mètre de lui » (pour baiser ça doit pas être facile), « donner des détails par écrit » ( ??!!), « avec lui, il faut éviter de faire trop de gestes » (mon meilleur pote est juif du Sentier), « ne pas jouer sur les sentiments », « éviter de menacer, cajoler, câliner ou pleurnicher », « Arthur préfère les choses aux êtres humains, les choses ne sont pas émotives et n’ont pas besoin d’égards » (ça va finir par être vrai si les êtres humains qui m’entourent continuent à me chier des sornettes pareilles).

Mais de quel droit me juge-t-on ? de quel droit m’humilie-t-on ? et si j’étais vraiment tel qu’on me décrit ? à quoi ça sert de m’enfoncer la tête dans ma merde ? ils pensent peut-être que je vais changer ? comment ? dîtes-le moi, comment ? ils vont payer Julia Roberts pour qu’elle se marie avec moi et que je prenne confiance ? ils vont me filer le Nobel pour mon étude sur les crottes de nez sous les sièges de cinéma ? et imaginons, une fois que j’aurais confiance en moi, ils me diront quoi ? Que j’ai un peu trop d’assurance, que cela m’éloigne de mes collègues ? bullshit et encore bullshit, bande de nazes….

Enfin, les concepteurs du test établissent l’environnement idéal, celui qui convient le mieux à mon mode de comportement :
- des données à analyser
- un environnement plutôt dicté par la logique que par l’émotion
- un bureau ou une salle de travail privé
- des projets qui donnent des résultats tangibles
- des contacts restreints avec les gens.

A bien y réfléchir, ma situation actuelle fleure bon l’environnement idéal. Un endroit bien à moi, peu de visites, des projets qui donnent des résultats tangibles : courir pour une côtelette, peut-il y avoir plus tangible et toute la journée des données à analyser autour de deux thématiques prégnantes : qu’est-ce que je fous là ? que vont-ils faire de moi ?

Et si le test disait vrai ? à oui, je m’éclate, putain, je m’éclate !

Jour de perte de mémoire

Je ne me souviens plus de la fin de l’épreuve. Vous allez me dire que ce n’est pas possible, que je me moque de vous. Non. Je ne me souviens juste plus de la fin, ou plutôt de la chute. Ce qui est sûr c’est qu’il n’y a pas eu de happy-end. Ça, je m’en serai rappelé.

Je me souviens juste de mon réveil dans un lit blanc au milieu d’une salle blanche. Je me souviens avoir somnolé longtemps. Je me souviens de courts moments de lucidité puis de la douce torpeur du corps endormi. Blancheur aveuglante. Pour une fois, mon cerveau s’était arrêté, pas de pensées, pas d’angoisse, pas de volonté, pas de désir. Pas d’infirmière, pas de monsieur Y. Longtemps, cela dure longtemps. Ou pas. Je ne sais pas. Je n’ai pas envie de savoir. Au repos.

Un bout d’un certain temps – le temps de l’innocence – un homme en blouse blanche est apparu. Seul. Cheveux poivre et sel, barbu, acnéique, acariâtre. Il prend mon pouls mais semble préoccupé par d’autres soucis, totalement indifférent à mon sort. La porte blanche se referme. Je suis dans un lit dans une chambre blanche. Un tube sort de mon bras, en sens inverse un liquide pénètre dans mon sang. Lot de consolation des perdants de la course, me dis-je dans un bref moment de conscience. Le lit grince une ultime fois, mais je ne l’entends pas, je dors déjà.

Jour de déjà vu

Deux brancardiers me réveillent, m’attrapent par les bras et les jambes et me font basculer sur le brancard. Je ne dis rien. Eux non plus. Au revoir mon oreiller, bye bye le lit qui grince, adieu la chambre blanche sans fenêtre. Retour à la case départ. Je retrouve ma cellule adorée qui ne m’a pas manqué. Les jours passent uniquement rythmés par le cliquetis de la serrure lors des repas. Les jours défilent, puis les semaines et les mois. Aucune visite ne m’est accordée. Fini les jeux pervers. Rien que le cliquetis des clés et du loquet qui s’ouvre ou se referme sur mon désoeuvrement. J’en viens presque à regretter la malice de Monsieur Y. Que sont devenus mes compagnons d’infortune ? Quand prendra fin cette mascarade ? J’ai de moins en moins d’espoir. J’ai de moins en moins la force de me battre. La seule chose qui me fait encore frémir, c’est ma queue. Je me branle sur des souvenirs, sur des réminiscences de photos pas nettes qui virent au flou et à l’aigre. Je distingue néanmoins de manière assez précise la chatte joyeusement mouillée d’une jolie blackette qui me touche la quéquette, le goût iodé de la cyprine. Je revois une photo. Une baignoire prise de haut, un rideau de douche vert sale, un carrelage en forme de solitaire. Dans la baignoire une eau laiteuse, un bouteille en carton de Danao à la pèche flotte, et des fesses parfaites qui sortent de l’eau. On ne voit rien d’autres de son anatomie que les fesses, le reste du corps, tête comprise est sous l’eau. Vu de haut, l’ombre des fesses se reflète sur la surface trouble. Puis une autre photo dans le même endroit, cette fois la jeune femme, vue de côté, est à quatre pattes dans la baignoire les mains dans l’eau. Elle sort la tête de l’eau et fait partir en arrière sa longue chevelure. La photo est prise dans l’instant décrivant le mouvement sauvage de la tête qui retrouve l’air libre et provoque les éléments. Au bout de son téton gauche, capté par l’objectif, pendouille une longue goutte d’eau croupie. De l’imaginaire aussi me traverse l’esprit, collage surréaliste de petites choses vues ou rêvées qui forment de nouveaux tableaux. Une jeune femme en résille, assise sur des draps verts, adossée contre le mur bleu azur, pose deux doughnuts farineux sur ses petits seins. Un des doughnuts est entamé. Ah la gourmandise…qui donc a mordu dans cette patisserie…elle ? un homme ? une femme ? les trois ?

D’autres images encore affolent les compteurs de mon désir : des visages en gros plan, des seins, des croupes, des hanches, des regards insolents, des lèvres pulpeuses, des ventres arrondies, des nuques fragiles…il ne me reste que des fragments de la vie, qu’une vision tronquée, je veux reconstituer le puzzle mais c’est trop compliqué, il y a trop de pièces et elles se ressemblent toutes. Et toujours la même question : « pourquoi ? » et toujours la même réponse « Parce que ! ». Ma vie est un taudis dans lequel personne de raisonnable ne voudrait mettre les pieds. Quand est-ce que ça a merdé ? Le début de la fin, dis, c’était à quel moment ? Pourquoi personne ne m’a prévu ? Hein, pourquoi ? Parce que !


Mise à jour

Dîtes-moi ce que je fais là. Oui, las de ne jouir d’aucune liberté de mouvement. La, si, do. Ici-bas. Oui. Tout en bas. Les épreuves créent les âmes fortes hihihi. Tout ce qui ne me tue pas hahaha. Où est la ligne de flottaison ? Savez-vous faire la planche ? Désabusé, c’est le mot, l’expression juste qui réveille le cortex suintant. Vont-ils réussir ? Peu m’importe, mais qu’ils aillent vite, me dis-je.

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